Tunisie : Syndicalisme et politique, les liaisons dangereuses

Tunisie : Syndicalisme et politique, les liaisons dangereuses

par -
0

De tous temps, la démarcation entre l’action syndicale et la politique a été embrumée, sans contours précis, ouvrant des boulevards dans lesquels l’un et l’autre s’autorisent à s’insinuer, brouillant les cartes et revendiquant des périmètres qui ne sont pas les leurs. Le problème prend un relief particulier en démocratie, plus encore dans les pays qui s’y essayent comme la Tunisie où les règles tardent à être définitivement convenues pour donner lieu à une sorte de guérilla où la conquête des territoires sociaux est entendue comme un exercice légitime sous peine de déboucher sur des empiètements de différents ordres.

Jeudi soir, lors d’une émission télévisée de grande écoute, on a vu et entendu le secrétaire général du syndicat de l’enseignement secondaire, Lassaâd Yacoubi, demander, pour la énième fois, la tête du ministre de l’Education, Néji Jalloul, pour avoir humilié, disons manqué de respect, envers les enseignants, et aussi pour mal gérer son département. Dans son envolée, il a aussi menacé de poursuite des grèves et des mouvements de protestation au cas où le chef du gouvernement garderait son ministre. Un syndicaliste est-il dans son rôle dès lors qu’il exige du chef du gouvernement de limoger un ministre de son cabinet ? Telle est, loin de toute autre considération, la fondamentale interrogation qui se pose. Elle interpelle et inquiète même, d’autant que constitutionnellement, c’est au chef du gouvernement qu’il appartient, comme le stipule l’article 92 de la Loi fondamentale, de procéder aux « nominations aux emplois civils supérieurs et leurs cessations. Ces emplois sont fixés par loi ».

Nonobstant les griefs et la gravité de ce qui peut être reproché à un ministre en exercice, il n’incombe à personne, sauf au chef du gouvernement, d’apprécier l’opportunité de se séparer des services d’un membre de son gouvernement, et par conséquent de le décider. C’est un impératif et un principe intangible de l’action gouvernementale. Y déroger pour quelque motif que ce soit créerait immanquablement un précédent tout aussi immanquablement fâcheux qui ôte tout fondement pertinent à l’ordonnance de l’activité de l’Etat et l’exposerait au discrédit. Constitutionnellement et politiquement donc, ce ne serait rigoureusement pas la bonne décision à prendre.

Certes il arrive au pouvoir syndical dans la démocratie d’aujourd’hui de céder à la tentation de dépasser son rôle de contre-pouvoir, et de vouloir que la concertation avec le gouvernement ne se limite pas à une consultation, mais cela lui interdit, dans tous les cas de figure, de participer réellement à l’élaboration de la décision politique.

Savoir arbitrer entre les intérêts

Sans doute, le pouvoir syndical sort-il ce faisant de son rôle traditionnel et largement convenu. Mais force est de reconnaître que pareille évolution présente des dangers incontestables, en mêlant le syndical et le politique. Et ceci peut avoir cependant des aspects positifs si les syndicats se montrent capables d’arbitrer entre les intérêts particuliers et l’intérêt national, entre les intérêts des catégories privilégiées et ceux de ceux qui le sont moins. Mais nous ne sommes pas dans cette logique.

D’abord, parce que les syndicats, comme les définit entre autres Max Weber, ne sont que des groupes de pression spécialisés « dans l’étude et la défense des droits et des intérêts matériels et moraux, tant collectifs qu’individuels des personnes visées par leurs statuts ». Et à l’instar de toute organisation, ils cultivent une identité spécifique qui tient aux objectifs qu’ils poursuivent dans la défense des intérêts professionnels de leurs membres,           autant qu’aux moyens spécifiques qu’ils emploient pour les atteindre, nommément actions revendicatives, grèves, négociations et manifestations.

Ensuite, il est établi que l’action syndicale a un effet sur la politique, et il ne saurait en être autrement puisque qu’il y a un droit du travail qui est élaboré et voté par les politiques. Mais l’action syndicale se doit de rester dans la défense des salariés, pas dans le contre-pouvoir politique, l’idéologie politique. Prendre ses aises avec cette frontière reviendrait à ouvrir la boîte de Pandore, avec toutes les conséquences et les tentations qui pourraient en découler dans un pays qui cherche à se doter d’une architecture qui jette les fondements d’un pouvoir universellement accepté à l’enseigne de la démocratie et de l’effective participation de tous à la chose publique.

Siérait-il à un corps enseignant qui officie dans une institution, émanation de la nation, donc du peuple, regardée comme la dépositaire de ses références intellectuelles et morales, de se laisser aller à des exercices purement politiques qui entachent sa vocation et lui valent l’exaspération des élèves et des parents due à des grèves à répétition et qui souvent, ont peu lieu d’être ?

AUCUN COMMENTAIRE

Laisser un commentaire