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Tunisie : Le FMI a-t-il demandé de dévaluer le DT ? Taoufik Rajhi répond et s’explique

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Ministre conseiller auprès du chef du gouvernement tunisien Youssef Chahed, chargé des réformes majeures, Taoufik Rajhi est à Washington dans le cadre d’une mission de suivi du dossier des négociations avec le FMI.

Dans cet entretien avec Africanmanager, qui intervient dans cette conjoncture locale fortement marquée par les dernières déclarations de la ministre des finances, Lamia Zribi, à propos de la dévaluation ou de la dépréciation du Dinar tunisien, le Ministre Conseiller explique les demandes du FMI concernant ce sujet et répond à la ministre de Chahed. Il y donne aussi des explications sur ce qui a été entendu avec le FMI, évoque les conséquences de la dépréciation et se prononce sur la situation économique et financière en Tunisie.

La dévaluation du dinar fait-elle partie des demandes du FMI ?

Lors des négociations avec le FMI, concernant la politique monétaire et de change à mener à court et moyen terme. Il a été question d’aligner le dinar sur ses fondamentaux macroéconomiques. Cela ne voudrait pas dire, et en aucun cas, une dévaluation du dinar car on est plus en régime de change fixe. Il s‘agissait surtout de réduire les interventions de la BCT dans le marché de change au cours du programme. Ce qui est le cas, puisque les ventes nettes ont atteint en moyenne 22 % des transactions totales sur le marché depuis 2016, alors qu’elles étaient en moyenne de 30 % durant le programme SBA [Ndlr : Stand-By Arrangements]. Comme toutes les banques centrales, la BCT utilise ses réserves de change, pour soutenir le taux de change du dinar. Ses interventions, sont même devenues dans le sens de l’achat que la vente des devises. L’engagement de la Tunisie vis-à-vis du FMI à travers la BCT, était de réaffirmer la limitation des ventes nettes de devises sur les marchés de change au financement des importations indispensables pour l’économie afin de lisser les fluctuations excessives du taux de change. L’usage des devises qu’on obtient avec difficulté soit en les empruntant, soit à travers les activités génératrices de devises est un vrai débat légitime. Faudrait-t-il continuer à les utiliser rien que pour défendre le dinar, et jusqu’à quel point et à quel rythme ? Voilà les termes des négociations avec le FMI et c’est aussi un débat public qui devrait s’instaurer en Tunisie, un débat mené par de vrais experts.

Quelle est alors la politique discutée dans ce domaine ?

Elle se résume en deux principes :

  • Ne pas perdre les réserves de change pour financer les importations non nécessaires et cela en fonction de la cyclicité de l’entrée des devises.
  • Lisser les fluctuations du dinar par des interventions limitées

On s’est même engagé à acheter des devises si les conditions du marché le permettent et de poursuivre les opérations de communication claires afin d’aider à aligner les anticipations du marché sur les fondamentaux économiques et les objectifs de la BCT. La seule politique crédible par rapport au taux de change concerne l’usage de la politique monétaire pour calmer le marché interbancaire lorsque les ventes de devises sont élevées, ce qui est du ressort exclusif de la BCT et de son conseil d’administration. La dévaluation est une option qui n’a jamais été discutée, et qui est hors sujet dans le contexte actuel.

Quelle est la position du principal conseiller économique du chef du gouvernement, par rapport aux dernières déclarations de la ministre des finances sur Alhiwar, concernant la valeur réelle de l’euro à 3 dinars ?

Je pense que les gens ne saisissent pas l’importance des mauvaises annonces sur les marchés et les anticipations des agents économiques. Une prophétie auto-réalisatrice est une assertion qui génère des comportements des agents économiques de nature qui valide la prophétie même si elle n’est pas à priori fondée. Cette annonce risque d’être une prophétie auto-réalisatrice. La crise du Baht [Ndlr : Unité monétaire de la Thaïlande] en 1998 avait surgi suite à un phénomène de spéculations auto réalisatrices. Les fondamentaux étaient bons mais les spéculateurs ont fait bruiter qu’il y’aurait une dévaluation ce qui a conduit les opérateurs à croire à tort la nouvelle et vendre le baht. Or la vente massive du baht confirmait les nouvelles lancées à tort par les spéculateurs et conduisait à un mouvement de ruée de vente du baht alors que les fondamentaux étaient bons. Vue la pression, le baht a été dévalué et on a eu la crise asiatique. C’est ce qu’on appelle les anticipations auto-réalisatrices.

Dire aujourd’hui que la valeur de la monnaie nationale devrait être aux alentours de 3DT pour un euro pourrait générer à tort ou à raison des anticipations auto-réalisatrices. Lorsque les pseudo-experts lancent ces nouvelles, les opérateurs ne leur font pas attention mais lorsqu’un ministre de finance le dit, c’est une autre affaire. Cela perturbe le marché et les opérateurs et rend plus difficile la tâche de la BCT.

Et sur le fond ?

Sur le fond, le désalignement du dinar n’est pas une information nouvelle, il suffit de regarder les travaux des économistes tunisiens depuis les années 2000 pour s’en rendre compte. Par contre, je n’ai pas vu des travaux qui indiquent que le niveau du désalignement est de 20%. Même le FMI n’a pas présenté une analyse dans ce sens lors de nos négociations alors qu’ils sont experts dans ce domaine. Au pire, on parle de 10% depuis des années ce qui est normal pour un pays en situation de déficit jumeaux. En effet, conjointement au déficit budgétaire, le déficit du compte courant s’élève à 9 pour cent du PIB l’année dernière ce qui nous met dans une situation de déficits jumeaux. Elle est due au manque de croissance, faiblesse des recettes de devise due à des flux touristiques en dessous des capacités du pays, des exportations en dessous des niveaux historiques ainsi qu’une demande excédentaire pour les importations des biens de consommation. Comme les flux de capitaux sont restés insuffisants pour pouvoir compenser la balance commerciale déficitaire, les réserves de change de la BCT ont baissé et une grande partie a été utilisée pour défendre le dinar. Quel est le taux change d’équilibre ? Personne ne le sait, même pas le gouverneur de la BCT ! Le dinar pourrait se reprendre avec les décaissements du FMI, de la Banque Mondiale, de l’Union Européenne, mais surtout avec le retour de l’entrée de devises provenant des activités économiques comme le tourisme et le phosphate. En plus, le rationnement quantitatif et qualitatif des importations indispensables est plus que jamais de mise, avec aussi une amnistie de change qui permettrait de rapatrier les devises des Tunisiens de l’Etranger ou absorber celles en circulation dans le pays.

La dépréciation, même naturelle, va-t-elle avoir un effet sur la dette et le volume des remboursements, surtout que certains experts affirment que, conjuguée au crédit FMI, elle pourrait amener la dette tunisienne vers des sommets insoutenables par les budgets et par l’économie en général ?

Une grande partie de la détérioration du ratio du taux d’endettement est due au gonflement automatique du stock de la dette, ce qui compliquerait davantage le redressement de dette. Le glissement du dinar est néfaste aussi pour le budget en ce qui concerne la facture énergétique surtout en l’absence de l’application de la règle d’ajustement automatique. Mais paradoxalement cela se traduirait par un gonflement du montant emprunté en dinar ce qui réduirait marginalement l’usage du montant emprunté ou le besoin réel en dinar puisque le budget a été cadré avec l’hypothèse d’un taux de change de 2.25 contre le dollar.

Quel est l’objectif de vos visites (chef du gouvernement, ministre des finances et vous-même) à Washington, si l’on considère que le FMI a déjà donné son accord de principe pour la 3eme tranche du crédit ?

Ce sont des réunions régulières qui permettent de rencontrer les décideurs du FMI et de la Banque Mondiale et de plaider la cause tunisienne et de clarifier les priorités et les engagements. Cela n’empêche que des réunions avec les départements techniques vont avoir lieu car la mission n’est que la partie visible de l’iceberg et les membres de la mission qui sont venus en Tunisie étaient tout le temps en relation avec les départements techniques à Washington. J’ai quelques points techniques à clarifier pour finaliser nos rapports respectifs.

De nouveau surgit le spectre d’une utilisation du crédit du FMI pour les dépenses, notamment salariales. A quelle utilisation sera consacrée la 2ème tranche du crédit FMI ? 

Je peux vous rappeler en tout cas le principe simple de la finance publique qui consiste en l’unicité de la caisse et l’universalité des dépenses. Les ressources de l’Etat quel que soit la source vont dans une seule caisse et lorsqu’on les dépense, elles sont fongibles dans le sens qu’on ne peut pas dire qu’on a financé les salaires avec les recettes fiscales ou l’emprunt.           Sur le fond, l’envolée de l’endettement de la Tunisie est due au creusement du déficit budgétaire.

Or ce dernier est principalement dû à la hausse de la part de la masse salariale dans le budget avec une part constante des autres composantes comme le remboursement de la dette ou l’investissement public. Dans les années 2012-2014, l’envolée du prix du Baril a conduit à des montants très élevés de la compensation des produits énergétiques atteignant 3500 MDT en 2012.           La non maîtrise du ratio de la masse salariale dans un contexte de croissance molle et sans ajustement au dépend du remboursement de la dette ou l’investissement public a conduit au creusement du déficit budgétaire et son financement par l’endettement.           Maintenant c’est simple. Si on souhaite réduire l’endettement il faudrait de la croissance et l’amélioration du recouvrement fiscal et la réduction de l’évasion fiscale. A défaut, il faudrait rationaliser les augmentations salariales.

 Quelles sont les réformes requises par le FMI et que la Tunisie n’a pas encore entamées ? 

Elles sont cinq qui feront l’objet de la prochaine revue en Octobre 2017 :

  • Renforcer la lutte contre la corruption à travers la mise en place de la haute instance de bonne gouvernance et de lutte contre la corruption.
  • Renforcer la collecte des recettes de l’Etat à travers la modernisation de l’administration fiscale et le renouvellement des missions de la Direction des Grandes Entreprises en regroupant les différentes missions de l’impôt.
  • La mise en place d’une politique d’intervention sociale basée sur le ciblage.
  • La réforme des caisses de retraite dans l’objectif de réduire leurs déficits chroniques.
  • Ramener les taux des prêts non-performants des banques publiques aux niveaux prudents.

Tout cela dans un cadre de stabilisation du ratio de la dette, du déficit budgétaire et du ratio la masse salariale.

Quelle est actuellement votre évaluation de la situation économique globale et de ses perspectives ?

La situation est difficile mais surmontable. Le risque pèse beaucoup plus sur les finances publiques mais il y’a des prémisses de retour de la croissance qu’il faudrait consolider. Il faudrait renforcer la lutte contre le terrorisme pour l’empêcher de causer un nouveau ralentissement comme en 2015, de rationaliser les augmentations salariales pour ne pas répéter les erreurs d’appréciation de 2015. Il faudrait aussi faire redémarrer la machine de la production de phosphate et de l’hydrocarbure. Tout cela nécessite un accroissement substantiel de la productivité qui ne peut se réaliser que par un retour au travail du pays, tout le pays.

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