Tunisie : Secousse tellurique au patronat, qui se fissure

Tunisie : Secousse tellurique au patronat, qui se fissure

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Siège du patronat, au-dessus duquel le ciel n’est plus aussi clair et où d’autres oiseaux gazouillent

Le 12 mars, c’est un mini-tremblement de terre qui secoue les couloirs du siège du patronat à la Cité El Khadhra. Non d’accord sur les dernières majorations salariales de 6 %, signée par la patronne des patrons Wided Bouchammaoui, les membres du bureau de la Fenatex (Fédération nationale du textile) et les présidents de ses chambres syndicales industrielles nationales et régionales ont refusé l’accord de la majoration des salaires conclu entre l’UTICA et l’UGTT «qui ne pourra que se répercuter négativement sur la pérennité des entreprises du secteur» et prennent la décision inattendue de quitter l’UTICA, pour manifestement faire patronat à part. Suit, comme une réplique, la fédération Cuir et chaussure qui, sans aller jusqu’à la rupture, n’en exprime pas moins son refus de l’augmentation salariale de 6 %.

Pour ceux qui ne connaissent pas le patronat tunisien, la Fenatex est la structure patronale dont avaient toujours été issus les grands noms du patronat. Des noms, comme Hédi Djilani, Ahmed Sallami, Feu Mohsen Ben Abdallah comme Feu Mohamed Ali Darghouth. Même l’actuelle présidente, Wided Bouchammaoui, avait débarqué chez le patronat au début des années 2000 au nom du secteur du textile qu’elle avait par la suite quitté.

Il est impossible d’en connaître le poids en nombre d’adhérents, car l’Utica ne vit pas des adhésions de ses membres, mais le textile, comme le souligne une étude de l’agence de promotion de l’industrie en 2014, «est considéré stratégique pour l’économie nationale. Il est le principal secteur de l’industrie manufacturière en termes d’exportation, d’emploi et de valeur ajoutée. En fait, le secteur compte 1 852 entreprises employant 10 personnes et plus et emploie plus de 179 000 personnes, soit 34% de l’ensemble des emplois des industries manufacturières. Parmi les 1 852 unités du secteur, 1 548 entreprises produisent totalement pour l’exportation, soit 84% du secteur et 70% du total des entreprises exportatrices installées en Tunisie. 820 entreprises sont en partenariat, dont 551 unités sont à capitaux 100% étrangers. Durant la période 2008-2012, la production du secteur est passée de 6 189 MDT à 6 336.7 MDT, enregistrant une évolution annuelle moyenne de 1%. La valeur ajoutée du secteur représente 29% de la valeur de la production et 19% de la valeur ajoutée des industries manufacturières. Les exportations du secteur ont régressé de 5.183 MDT en 2008 à 4.916 MDT en 2012. L’industrie du textile et de l’habillement est le secteur où le partenariat euro- méditerranéen est le plus développé. Parmi les 1 548 unités totalement exportatrices du secteur, 820 sont en partenariat avec des entreprises principalement européennes. La France occupe la 1ère position avec 299 unités, suivie de l’Italie avec 227 unités. Viennent ensuite la Belgique et l’Allemagne avec respectivement 99 et 77 unités».

Le textile qui représente 32 % du tissu industriel tunisien et 34 % de ses emplois, est aussi et surtout désormais, un secteur tout aussi catastrophé que le tourisme. En août dernier, Habib Hzami, secrétaire général de la Fédération générale du textile, habillement et cuir et chaussures, au sein de l’UGTT, résumait ainsi pour l’agence TAP les difficultés du secteur. «La crise du secteur du textile est essentiellement due à l’inondation du marché par les produits importés et de contrebande, vendus dans les magasins, les grandes surfaces mais aussi à la prolifération du commerce parallèle. La production locale ne représente aujourd’hui que 20% de la marchandise exposée sur le marché local», disait-il.

On connaissait, depuis plusieurs mois, l’existence de «fissures» dans les murs de Nida, le parti qui avait remporté les élections de 2014 et qui n’est plus sûr de remporter celles qui suivront. On avait découvert, récemment, de semblables fissures au sein de l’autre parti qui avait été sorti du pouvoir par les urnes. On l’attendait par devant, il est prévu qu’il revienne par derrière les municipales. La même césarienne qui avait enfanté les deux partis politiques qui gouvernent sans régner, avait aussi donné naissance au pluralisme syndical, patronal et ouvrier.

Les concurrents de l’UGTT sont la CGTT de Habib Guiza et l’UTT d’Ismaïl Sahbani. Le concurrent de l’UTICA est la Conect de Tarak Chérif. Les trois concurrents ont une existence légale, mais n’ont jamais été officiellement reconnus par le pouvoir en place qui ne les reconnaît toujours pas comme partenaires sociaux et économiques.

Bien avant cela, le syndicalisme patronal était parti avec le grand handicap de la division depuis le début des années 60 avec la création de la FTH (Fédération de l’hôtellerie). La FTAV, syndicat patronal des agences de voyage, le suivra plus tard. Malgré ses efforts, Hédi Djilani n’arrivera pas à les fédérer à l’UTICA, malgré le siège d’observateur à son bureau exécutif.

De deux choses, l’une. Où c’est l’Utica qui n’est pas consciente de la crise de ses adhérents et de leur poids dans l’économie, ou c’est l’UGTT qui, consciente, enfonce tout de même le clou dans le cercueil du patronat. Ce qui est sûr, c’est que l’Utica n’a pas su négocier. Comme à son habitude, le patronat s’est en effet montré beaucoup trop socialement frileux que les syndicats, et n’a jamais su hausser le ton et monter la voix pour faire prévaloir celle de la raison économique. Mais c’est cela aussi l’UTICA.

La décision de la Fenatex de quitter le navire serait encore en discussion et ne semble pas encore inquiéter outre mesure le Bureau Exécutif de l’Utica qui ne s’est toujours pas réuni pour en discuter. Il s’en inquiète peut-être, mais ne le montre toujours pas. Et si elle revenait au bercail, il n’est pas encore sûr qu’elle accepte l’augmentation salariale de 6 %. Il n’en demeure pas moins vrai que la Fenatex, qui aurait par ailleurs reçu l’appui de la Conect Textile de Samir Ben Abdallah, risquerait d’asséner un sérieux coup à l’unité patronale, une unité, au demeurant , qui n’a jamais rimé avec solidarité !

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