Dégrisés, les Tunisiens font toujours face, avec force résilience et autant de résistance, comme chaque début d’année depuis 8 ans, avec les fausses promesses qui n’ont engagé que ceux qui y avaient cru. Mais avec des espoirs que ni leur volonté, ni leurs politiciens, ni leurs dirigeants, ni la conjoncture économique ne pouvaient concrétiser. En ce début d’année 2019, c’est avec la gueule de bois que les Tunisiens se sont réveillés, les poches vidées par les dépenses de la veille et les attentes plus coûteuses que les ressources qu’ils consentent à donner à l’Etat.

La majorité des Tunisiens avaient depuis 2011 et à plus forte raison pour 2019 d’autres vœux. Ils voudraient, en premier lieu, que les prix baissent pour que leur pouvoir d’achat s’en bonifie. Ils oublient cependant, en toute conscience, que ces prix augmentent presqu’automatiquement après chacune des augmentations salariales. Ils oublient, à l’insu de leur plein gré, que c’est ce même marché parallèle auquel s’adonnent certains et auprès duquel s’approvisionnent d’autres qui est justement le facteur principal qui mine leur pouvoir d’achat et fait augmenter les prix.

La majorité des Tunisiens veulent aussi que le coût de leur monnaie se renchérisse. Ils rechignent pourtant, depuis 2012, à retourner au travail et oublient d’augmenter leur productivité, pour créer les richesses qui remettront leur économie sur pied. Ils rechignent, toujours à l’insu de leur plein gré, à payer la fiscalité qui augmentera les ressources de leur pays et le mettra à l’abri de la dette.

Le Tunisien voudrait aller chaque week-end en vacance, à l’étranger comme dans les hôtels du pays, festoyer le 31 décembre de chaque année, faire la queue pendant des heures pour un ticket à plus de mille DT pour assister aux concerts des stars arabes payées en devises, acheter une voiture populaire en croyant que la baisse de 5.000 DT de son prix va lui faire du bien et oublie que tout cela augmentera son train de vie et l’amènera dans un an à demander plus de salaire. Il voyage en Turquie pour y faire ses emplettes et son petit commerce de valise et vilipende en même temps le «made-in Turquie» ainsi que le gouvernement qui ne fait rien pour arrêter l’invasion des produits turcs. Il n’oubliera pourtant pas de critiquer à tout va toutes les décisions de tout gouvernement qui viseraient à rationnaliser sa consommation, à rétablir les balances des déficits jumeaux ou à s’assurer les ressources du budget.

Il voudrait des dirigeants technocrates et les démonte au moindre refus d’une de ses demandes. Il se fait le chantre de la laïcité et va en majorité glisser son bulletin de vote en faveur de ceux qu’il croit «avoir peur de Dieu». Il voudrait lutter efficacement contre la corruption, se fait prier pour déclarer ses biens et continue de faire ses petites affaires nourries par la petite corruption. Il crie justice, et ferme yeux et oreilles devant ceux qui, parmi les métiers de la corporation, ne la rendent pas ou qui se mettent résolument au-dessus d’elle. Il veut que les gouvernements arrêtent les gros poissons du «Fassed», le critique de ciblage et le descend en flammes s’il essayait de frapper dans le tas.

Il veut «le développement» et arrête le fonctionnement des entreprises qui donneraient les moyens financiers à l’Etat pour le lui apporter. Il crie que les gouvernements ne réalisent pas les réformes promises et se tait lorsque ses propres représentants au Parlement bloquent ces mêmes réformes. Il veut de l’emploi, mais pas dans l’agriculture à cause de la pénibilité de l’emploi qu’elle offre et préfère une fonction publique qu’il sait pourtant déjà surbookée et où le travail est presque fictif. Les étudiants veulent tous faire médecine, mais se plaignent lorsque le débouché les mène vers les régions intérieures du pays où leur pays importe pourtant encore des médecins de Chine et de l’Europe de l’Est. Ils refusent de payer l’impôt à 25 %, émigrent vers des pays où le Fisc est incontournable et à des taux qui font déjà fait fuir les entreprises de ces pays, et revendiquent à cor et à cri les services et autres infrastructures qui ne peuvent être mises en place que grâce à ce même impôt qu’ils contestent.

C’est tout cela et pas que ça, que veulent ces mêmes Tunisiens dégrisés de la folle nuit du 31 décembre 2018, qui savent pertinemment que tous ces vœux resteront pieux, mais qui y repartent comme si de rien n’était. 2019 sera pourtant l’année où les Tunisiens seront appelés à faire le bon choix, soit continuer sur la voie de la «bonne révolution», celle des bonnes réformes quoique douloureuses, du retour de la culture du travail et la fin de la dépendance vis-à-vis de l’Etat, celle de la paix sociale obligée pour attirer plus d’investisseurs et de touristes, celle de l’application des lois, celle du respect de l’autorité de l’Etat. Dégrisés du jour de l’an, il faudra bien qu’ils dégrisent des effets néfastes de leur révolution.  «طارت السكرة و حضرت المداينية» !

Khaled Boumiza

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