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Hamadi Jbeli, Tunisie

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Un discours

Un discours, sous forme d’interview, que tout le monde attendait, chacun pour ses propres raisons, nous pour l’information. C’était, en effet, la première fois [exception faite de son discours programme devant la Constituante] que le Chef du gouvernement parlait aux Tunisiens depuis sa prise de fonctions et son entrée à La Kasbah.

La plupart du temps souriant, des fois  sérieux et d’autres préoccupé et fronçant les sourcils, Hamadi Jbali a su ne pas parler sur un ton monocorde, avec un mélange de littéraire et dialecte tunisien, ce qui l’éloignait un peu de la populace de son public de la plage horaire d’après les JT dans les trois principales chaînes TV tunisiennes. Il faut dire que ses propos étaient plutôt destinés à la classe politique tunisienne qu’au commun du peuple tunisien, même s’il a quelques fois frôlé le trash, lorsqu’il évoquait le cas Ali Laaridh et ce que les journalistes présents avaient nommé le «lavage de linge sale» qui ne s’était pas fait en famille.

La théorie du complot.

Le Chef du gouvernement tunisien a pourtant bien parlé, un brin serein sans avoir pourtant réussi à donner l’image de la «force tranquille», il s’est expliqué en donnant l’impression d’être positivement réceptif à la critique, sur plus d’un sujet comme celui de l’héritage du gouvernement Caïed Essebssi, le programme du gouvernement, où il est quand même arrivé à développer un raisonnement raisonnable, presqu’objectif. Il l’a moins été, lorsqu’il répondait à la question de savoir «qui est responsable de l’état de déliquescence sociale et sécuritaire». Ses réponses étaient alors devenues moins objectives, plus politiciennes et cachotières, pointant du doigt des responsabilités qu’il refuse de désigner  et versant carrément dans un populisme qui ne sied guère à un gouvernant en face d’une situation aussi délicate que celle de la Tunisie actuellement. «Je ne peux tenir mon peuple pour responsable» de ce qui arrive, dit-il, en véritable politicien qui caresse uniquement dans le sens du poil pour éviter le «dégage» dont il s’était pourtant dit «heureux de le faire» si on le lui disait, et d’ajouter même son assurance que «il n’y a aucun derrière eux» en parlant de ceux qui sèment actuellement les troubles, ceux qui braquent les gens pour les dévaliser, ceux qui arrêtent l’appareil  de production, ceux qui cassent et ceux qui volent. Cela ne l’empêchera pourtant pas de dire, tout aussi sûr de lui que «il y a des gens qui utilisent les malheurs des gens » et qu’ils sont connus. «Des parties avec beaucoup d’argent et des contacts étrangers … et je ne voudrais pas entrer dans le détail … nous connaissons tous les dossiers et tout sera connu à temps », dit-il avec un sourire menaçant. Ne pas dire toutes les vérités au peuple qui l’a élu, jette pourtant un lourd voile de doute sur les affirmations et sur les «vérités» qu’a annoncées le Chef du gouvernement tunisien dans son interview, surtout qu’il a plus d’une fois agité ce qu’il n’a pas voulu citer  comme tel,  le complot qui se tramerait contre le gouvernement Jbali.

Déterminé, mais pas ferme.

Dans cette interview, Hammadi Jbali a mis le doigt sur plus d’une plaie qui déchirent actuellement la société tunisienne et l’empêchent  d’accomplir l’acte final de sa Révolution qui est la reprise économique créatrice d’emplois. Il s’est enfin décidé à dire la vérité au peuple qu’il dirige, à ce propos. On pourra même dire qu’il a poussé l’honnêteté jusqu’à avouer sans ambages les défaillances de son gouvernement, même s’il ne les a pas nommées. Il n’a cependant pas laissé passer l’occasion d’égratigner la presse à propos de laquelle ses convictions [matérialisées par ses anciennes déclarations] n’ont vraisemblablement changé malgré le changement de langage dont il a fait preuve dans cette interview en rectifiant le mot de «presse gouvernementale» par presse du peuple», mais en en rajoutant une couche en «espérant que la presse ne fera pas partie des trois armes (presse, université et syndicat) qui seront utilisées contre moi», dit-il, apparemment toujours suspicieux à propos de la presse tunisienne.

On attendait le Chef du gouvernement aussi et surtout sur l’épineuse question des Sit-in et des mouvements sociaux qui pèsent lourdement sur la situation sécuritaire et handicapent son amélioration, empêchant ainsi la réalisation des investissements, comme il l’a si bien démontré, avec conviction et sur un ton plutôt paternel. Jbali a aussi bien montré sa détermination et celle de son gouvernement à «ne pas accepter les Sit-in sauvages». La précision est de taille, et faire la différence entre sauvage et non sauvage laisse largement la porte ouverte à ce genre de mouvements sociaux. Ajouté à son refus d’un traitement sécuritaire de ces nouvelles manifestations et considérant comme «une erreur de tomber dans la solution sécuritaire», Jbali n’a pas réussi à faire montre de la fermeté qui ferait réfléchir deux fois tout Sit-ineur et refuse ainsi d’engager le « bras de force», pourtant nécessaire pour rétablir l’autorité de l’Etat et la primauté de la loi sur toute autre manifestation. Jbali a bien dit que «toute démocratie a besoin d’appliquer la loi». Ses propos, le contexte dans lequel il les a placés et le ton de bon père de famille sur lequel il a égrené ses mots d’application de la loi, vident ainsi sa détermination de toute fermeté et ne résoudra ainsi rien. La solution immédiate de cette question des Sit-in est d’autant plus improbable que le Chef du gouvernement Nahdhaoui verse dans la facilité d’utiliser la poursuite des Sit-in pour accréditer sa théorie de complot contre son gouvernement. On se demanderait même, si Ennahdha n’a pas besoin de ce «complot» pour continuer à exister face au courroux et à l’impatience populaires et expliquer ainsi son échec, même s’il n’est que d’un mois.

Quelques signaux, des erreurs à corriger, pas d’économie et rien de concret.

L’interview de Jbali aura aussi tendu la perche au Chef du gouvernement de corriger le tir (comme à propos de l’information), de lancer des signaux (comme à l’endroit de l’Union Européenne pour le respect des engagements), de contrecarrer ses ennemis politiques (comme lorsqu’il affirmait son intention de demander à Qatar de rapatrier l’argent de la famille Ben Ali) et de tranquilliser aussi les troupes de son parti Ennahdha (comme lorsqu’il confirmait leur droit à manifester pour répondre à ses détracteurs qui alertent sur le danger d’une confrontation). Un discours donc, utile, presque bien fait.

Mais c’est aussi un discours où, s’il a tranquillisé beaucoup de monde, Hammadi Jbali n’a donné aucun signe pour les hommes d’affaires, pour les investisseurs et pour les chefs d’entreprise laissés sur leur faim, mais surtout laissés dans leur incertitude, dans le flou des perspectives économiques et du dénouement de la situation sécuritaire qui pourra les inciter à investir. Son refus d’appliquer, effectivement, la loi et de prendre une position claire sur les Sit-in approfondit même le pessimisme des milieux d’affaires. Aucune annonce n’a été faite non plus, dans cette intervention télévisée aux relents franchement partisans et à peine gouvernants, qui soit de nature à alerter sérieusement et fermement sur les lignes rouges à ne pas franchir par les partenaires sociaux et notamment la Centrale syndicale manifestement ménagée. Aucune annonce non plus, dans cette interview au discours franchement socialisant et aux préoccupations uniquement sociales, concernant les ressources à trouver pour le budget de l’Etat, sauf cette persistance, étrange parce que non expliquée, mais utilisée pour accréditer encore la théorie du complet, à présenter  Qatar comme le prochain sauveur de l’économie tunisienne.

Khaled Boumiza

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