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La fuite des cerveaux, notamment les médecins, surtout ces dernières années, alimente le débat sur la place publique. Les médias ont font leurs choux gras, l’opinion publique s’en saisit, en parle abondamment, épilogue sur les raisons de cette hémorragie et pleure un bon coup sur les ratés d’un système de santé devenu endémiques. Mais jusqu’ici on ne disposait pas d’éléments tangibles sur l’acuité de ce fléau, sa gravité et son impact sur un système de santé déjà sinistré à bien des égards. Jeune Afrique a enquêté sur la question, très sérieusement, et les témoignages qu’ils nous a livrés sur son portail, ce jeudi 26 janvier 2017, sont très édifiants et accablants pour le système de santé tunisien, qui n’avait décidément pas besoin de cette très mauvaise publicité….

La France, principale destination de ces cerveaux tunisiens, a anticipé son problème de vieillissement de la population, et donc son gros besoin de personnels soignants, en mettant en place un dispositif d’équivalence qui donne la possibilité aux médecins étrangers d’y pratiquer. Les résultats du concours annuel, publiés le 16 décembre 2016, ont démontré l’appétit des médecins tunisiens pour la France. En effet près du tiers des 450 postes pourvus ont été raflés par les praticiens tunisiens. Cela en dit long sur le niveau de la formation médicale tunisienne, mais aussi sur l’énorme perte pour cette nation qui les a formés, financés, portés à bout de bras. Par exemple en gynécologie-obstétrique, parmi les 20 places à prendre, les Tunisiens en ont eu 10. En anesthésie-réanimation (40 postes), la moitié des heureux élus étaient des Tunisiens. En rhumatologie et en biologie médicale, le succès est encore plus éclatant : Les 6 postes sont tombés dans l’escarcelle des Tunisiens !

Moez Ben Salem, un dermatologue qui a fait le choix de rester à Tunis, a confié ceci : « Le plus désolant dans cette affaire, c’est que nos jeunes collègues ne s’attendent pas à trouver l’eldorado », déplore qui fut l’un des premiers à tirer la sonnette d’alarme. « Ils savent qu’ils seront moins bien payés, à niveau équivalent, que les praticiens hospitaliers diplômés des facultés françaises. Ils savent qu’ils n’auront guère l’opportunité d’accomplir une grande carrière hospitalo-universitaire, qu’ils devront enchaîner des gardes pénibles dans des spécialités ou des établissements délaissés. Ils savent aussi que leur situation administrative pourra rester précaire, et que la société française ne les accueillera pas forcément à bras ouverts, à cause de la montée du sentiment anti-immigrés. Pourtant, leur ras-le-bol est tel qu’ils préféreront quand même partir ! » D’après lui, la crise du secteur de la santé publique et de la médecine libérale, qui est allée crescendo ces dernières années, explique ce désir irrésistible d’évasion des médecins tunisiens.

Azza Essadi, 29 ans, interne depuis un an au centre hospitalier de Montargis, dans le Loiret, en France, et qui a fait un passage aux urgences de l’hôpital de La Rabta, à Tunis, nous donne la mesure du mal-être du secteur en Tunisie. « Imaginez : des patients, par dizaines, traités comme du bétail. Les infirmiers et les personnels paramédicaux, qu’il faut supplier pour qu’ils consentent à faire les gestes de base de leur métier. Des locaux vétustes, sales, des médicaments en rupture de stock, des appareils qui ne marchent pas. Et vous, à 23 ans, au milieu de cette mer en furie, seule responsable, dans ce climat de tension extrême, avec des gardes qui peuvent durer trente-six à quarante-huit heures. C’était Fallouja ! » Elle a jouté ceci :  « On nous disait : c’est normal, nous sommes passés par là, maintenant à vous de vous débrouiller ! Après ma thèse, j’ai tenté quelques vacations dans les cliniques, mais j’ai été déçue là aussi, et quand j’en ai eu la possibilité, j’ai passé le concours d’équivalence français. C’était un défi, presque une revanche. J’avais le sentiment d’avoir été trompée. Les études médicales sont les plus valorisées, elles sont ultra-exigeantes, hypercompétitives, et au bout du compte, on réalise que le diplôme tunisien ne donne pas la possibilité d’exercer ailleurs ! En France, la médecine est la même, mais son environnement est bien mieux organisé. C’est carré. En arrivant, on est dépaysé par l’ordre qui règne dans les services. Même si on est payés moins que les nationaux, on est respectés, par l’administration et par les patients. »

Même son de cloche chez Imen Henchiri, médecin rhumatologue, qui travaille à Paris depuis sept semaines. Elle pointe du doigt la lente dérive d’un système, amplifiée par les ratés de la Révolution : « Les rapports avec les patients sont devenus beaucoup plus conflictuels (…). Les malades et leurs familles sont devenus impatients, indisciplinés, irrespectueux, et parfois violents. » Elle désigne également les médias, devenus accrocs aux sujets explosifs : « Ils nous massacrent, poursuit Imen. Depuis deux ou trois ans, les médias multiplient les émissions sensationnalistes sur le thème des erreurs médicales, avec des exagérations incroyables et énormément de légèreté. Notre profession est diabolisée. Dès que l’on veut réagir, que l’on veut corriger, on nous accuse de corporatisme. Le résultat, c’est qu’une défiance s’est installée chez le citoyen, et cela contribue au malaise. »

Farès Belhassen, fils d’un grand chirurgien et lui-même chirurgien plasticien, qui a mis les voiles depuis 2012 pour un stage de perfectionnement, n’a pas résisté aux sirènes du célèbre service que pilotait le brillant professeur Servant, à l’hôpital Saint-Louis, à Paris. « Ma situation était paradoxale et dégradante, raconte-t-il. Je faisais le même travail qu’un interne, mais mon statut m’interdisait d’être rémunéré ! Cela m’a incité à passer le concours d’équivalence, même si, cette année-là, il n’y avait que deux postes. » Il atterrira finalement au prestigieux Institut Curie, orienté vers le combat contre le cancer, une offre que peu de médecins auraient refusée.

Un spécialiste exerçant en France a aussi sa petite explication. « Il faut en moyenne quatre ans avant qu’un cabinet devienne rentable (…). Il est devenu impossible de se faire une clientèle sans passer par les réseaux de copinage et les petits arrangements avec des confrères déjà installés qui vous adresseront des patients contre une “ristourne”. C’est contraire à toute déontologie ! Et les abus et la dérive mercantile sont aggravés par l’APC, la fameuse activité privée complémentaire [un dispositif qui autorise les agrégés et les chefs de service à consacrer deux demi-journées hebdomadaires à leur clientèle privée en milieu hospitalier]. »

Raja abonde dans le même sens : « Imaginez : après onze ans d’études minimum, vous voyez votre maigre salaire presque divisé par deux, on vous donne 700 dinars par mois [environ 300 euros] et vous êtes affecté parfois à plusieurs centaines de kilomètres de votre domicile, sans indemnité de transport ou de résidence, sans qu’il soit tenu compte de votre situation familiale, du fait que vous ayez ou non des enfants. Il n’y a pas de critères d’exemption logiques, c’est une mesure coercitive, un chantage au diplôme, et si vous regimbez, vous êtes traité de mauvais patriote. »

Pour Moez Ben Salem, « il est urgent de retisser les fils d’un dialogue constructif, sinon on court à la catastrophe (…).  Les disparités s’accroîtront, les meilleurs partiront, la qualité de la formation ne sera plus assurée et l’excellence de la médecine tunisienne ne sera plus qu’un lointain souvenir. Est-ce cela que nous voulons ? ».

Fatma Bouvet, psychiatre spécialisée en addictologie, qui a écrit plusieurs livres et qui a été récemment faite chevalier de la Légion d’honneur, a débarqué en France il y a 22 ans, comme interne à Sainte-Anne, et est restée. Ce qu’elle dit de la médecine qu’elle a connue en Tunisie a des allures d’âge d’or, et même de paradis perdu au regard des terribles confidences de ses jeunes collègues tunisiens qui viennent de s’installer dans l’Hexagone. « Je n’ai pas connu cette situation. Je suis restée en France pour des raisons de cœur. À l’époque de mes études en Tunisie, même si nous étions formés à la dure, notre système hospitalier était un modèle, nos professeurs étaient exceptionnels. J’ai le sentiment d’un effroyable gâchis… »

Une chose est sûre : La Tunisie aura beaucoup de mal à retenir ses cerveaux car d’autres pays très attractifs et qui n’hésitent pas à dérouler le tapis rouge, tels que l’Allemagne, sont entrés dans la danse. Skander Bouassida, qui occupe le poste très convoité de chef du service de chirurgie viscérale à l’hôpital de Berlin, à à peine 40 ans, en est la parfaite illustration. Imen Henchiri a indiqué ceci : « Je connais une demi-douzaine de camarades brillants qui ont renoncé à passer leur concours de spécialité [le résidanat] et qui ont préféré prendre des cours d’allemand (…). L’Allemagne sélectionne sur dossiers et propose aux médecins tunisiens de les former directement. Ils seront rémunérés et auront un diplôme allemand. »

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