Après sa défaite aux élections législatives en octobre dernier, le mouvement islamiste Ennahdha a semblé beaucoup diminué. Il a évité les feux de l’actualité, sauf pour réitérer son engagement vis-à-vis de la transition démocratique et du nouveau gouvernement de coalition, dans lequel il tient un petit rôle symbolique, écrit le Washington sous la plume de Rory McCarthy, spécialiste des études orientales à l’Université d’Oxford et ancien correspondant du Guardian au Moyen-Orient.
La transition de la dictature à la démocratie naissante ressemble toujours à un succès quatre ans après le premier soulèvement du printemps arabe. Malgré de réels défis économiques et sécuritaires, la Tunisie a jusqu’ici évité de retomber dans la violence et la répression si familières ailleurs dans la région. Ennahdha n’a joué aucun petit rôle dans cette réussite. Il a gouverné en coalition avec des partis laïques après avoir remporté les élections de 2011, puis compromis ses desseins d’islamisation dans l’élaboration d’une nouvelle constitution laquelle bénéficiait d’un large soutien.
Au début de 2014, il a abandonné le pouvoir au profit d’un gouvernement de technocrates après avoir pris acte de la frustration populaire concernant les préoccupations en matière de sécurité. Ensuite, il a accepté la défaite dans les élections de l’année dernière et a promis de travailler avec et non contre ses rivaux politiques. En public, il fait valoir que le succès réside dans le consensus et le compromis.
Cependant, en privé, la défaite électorale de l’année dernière a été un choc parmi les fidèles d’Ennahdha. Elle a donné lieu à un difficile débat interne sur l’identité du mouvement et à une réévaluation de ce que cela signifie d’être islamiste à la lumière des nouvelles libertés et des défis du printemps arabe. Comment le mouvement doit-il concilier son engagement avec un programme politique civil qui se garde de proposer la charia dans son projet historique de l’islamisation? Comment peut-il minimiser les dommages causés par les concessions politiques de l’élite sur l’activisme social local? Le point culminant de ce débat sera la décision d’Ennahda soit de continuer comme une organisation politique et religieuse à la fois ou en lieu et place se scinder en deux pour la première fois de son histoire et devenir un parti politique et un mouvement social religieux distinct.
Tout sauf une surprise !
La défaite ne devrait pas avoir été une surprise. Les sondages d’opinion, à la fois dans les médias tunisiens et dans les enquêtes privées menés par le mouvement Ennahda lui-même, ont montré que le parti islamiste avait perdu le soutien dont il bénéficiait depuis sa victoire lors des premières élections libres de la Tunisie en octobre 2011. Les membres d’Ennahda ont admis eux-mêmes qu’ils ont souffert de leur expérience au sein du gouvernement, dès lors que la nouvelle constitution ne suffit pas à relever les pressants défis socio-économiques et de sécurité de la Tunisie.
Nombreux sont ceux parmi Ennahdha qui étaient frustrés que la direction du mouvement ait choisi de ne pas soutenir un candidat aux élections présidentielles contre leur rival Béji Caïd Essebsi, qui a continué à marquer des points Ils ont été déçus de nouveau lorsque la direction a accepté un rôle dans la coalition gouvernementale dirigée par le parti Nidaa Tounes de BCE, qui avait remporté le vote parlementaire sur la base d’une campagne fortement anti-islamiste. Organe consultatif le plus élevé d’Ennahdha, le Conseil de la Choura, était d’abord réticent à approuver l’entrée dans la coalition et son dirigeant, Abdelhamid Jelassi, a même brièvement démissionné en signe de protestation.
Mea culpa et absence de vision claire
Les dirigeants d’Ennahda voulaient garder un pied dans le gouvernement, mais ils ont également été sous l’emprise de la peur. Ils ont décelé le risque d’une nouvelle campagne contre les islamistes, qui rappelle la répression que leur a infligée l’ancien président Zine el-Abidine Ben Ali, au début des années 1990 ou la répression récente du président Abdel Fatah al-Sissi contre les Frères musulmans en Egypte. Un membre du Conseil de la Choura d’Ennahda a estimé que l’adhésion à la coalition permettrait d’éviter une alliance des partis de gauche avec Nidaa, dont il craignait qu’elle conduise à la répression. « Leur stratégie serait d’éradiquer Ennahdha et de revenir au scénario des années 1990 et 2000 ramenant Ennahdha en prison, » a-t-il dit.
Maintenant, le mouvement se prépare à un congrès pour discuter soit de rester à la fois un parti politique et un mouvement religieux ou de se scinder en deux, ce que le mouvement appelle « les moyens de gérer le projet » ( Subul Tasrif al-Mashru »). Beaucoup au sein du mouvement reconnaissent maintenant que des erreurs ont été commises. L’excès politique a coûté très cher à leur projet d’islamisation et a finalement conduit au démantèlement du mouvement pendant deux décennies et à l’emprisonnement de dizaines de milliers de leurs membres.
Il n’est pas encore clair quelle thèse va l’emporter. Jusqu’à récemment, il semblait que la séparation était la possibilité la plus probable, mais plusieurs intervenants aux dernières discussions internes d’Ennahdh ont mis en garde le mouvement contre la séparation. La décision devrait être prise lors du congrès qui a été longtemps retardé, et qui pourrait se tenir en octobre de cette année, mais qui pourrait être reporté encore une fois si un choix clair n’était pas fait. Beaucoup au sein d’Ennahda ont l’impression que les débats et les discussions doivent encore résoudre le problème de ce que précisément cela signifie d’être un parti politique conservateur inspiré par une référence islamique dans une nouvelle démocratie. « Tous ces débats ont pas répondu aux questions soulevées à l’intérieur du mouvement», a déclaré le président du bureau politique d’Ennahdha qui a démissionné de son poste. « Ils n’ont pas fourni aux militants du mouvement une vision claire ou un projet que nous pouvons proposer à la société. » Ennahdha a encore besoin de repenser profondément son idéologie et sa vision politique avant de pouvoir se remettre de la défaite électorale de l’année dernière, conclut Rory McCarthy.
Mohamed Lahmar








