Les années passent mais les choses évoluent plus que cela. Ce deuxième anniversaire de la bataille de Ben Guerdane offre certes la désormais traditionnelle opportunité de célébrer une épopée dans laquelle se reconnaissent tous les Tunisiens, mais surtout, apporte la démonstration irrécusable que Daech n’est pas invincible. D’ailleurs, c’est sur le sol tunisien que cette redoutable organisation terroriste a scellé le début de la fin de son mythe qu’elle avait construit dans les pays du Levant et ailleurs à coups de conquêtes territoriales, d’atrocités et d’abominations érigées en mode de gouvernement sous le couvert de l’Etat islamique.

En jetant leur dévolu sur la Tunisie, ses djihadistes ignoraient certainement qu’Il n’y avait pas loin du Capitole à la Roche Tarpéïenne, et que, en s’y aventurant pour ajouter Ben Guerdane à leur mappemonde des émirats, ils allaient perdre la première grande bataille du « califat » qu’ils prônaient et s’employaient à agrandir. Il n’est pas exagéré d’y voir une déroute qui a sonné le glas de l’existence même de Daech non seulement en Libye mais partout où il comptait des territoires conquis.

Pour saisir l’extrême importance que revêt la débâcle de Ben Guerdane, il faut savoir que la « conquête » de Mossoul en Irak n’a demandé que quelque 200 ou 250 djihadistes dont l’assaut a fait fuir les nombreuses unités militaires, lourdement armées, sur place, ce qui a permis à Daech de s’emparer de leur armement, des richesses de la région et ultérieurement mettre le cap sur la Syrie dont il a mis sous sa coupe de vastes territoires. Le tout sous l’effet de la peur qui s’est saisie des populations déjà fortement instruites des horreurs et de la terreur dont l’organisation terroriste avait fait étalage dans les zones administrées par ses combattants.

Flamberge au vent

Un scénario qui a fini en eau de boudin à Ben Guerdane où les citoyens, dans un sublime élan de patriotisme, ont été prompts à prêter main forte aux forces de sécurité et à l’Armée, pourchassant partout et à leur échelle les assaillants. Et c’est incontestablement cette fusion qui a été le facteur déterminant de la débandade de Daech qui misait, pourtant, sur la situation de mal-vivre des populations pour les catéchiser et les convertir à sa cause comme en témoignaient les slogans et les messages diffusés par haut-parleurs par les assaillants. N’avait-il pas clamé qu’il voulait «libérer Ben Gardane» des griffes des Douanes et des services de sécurité pour légitimer la violence en tant que mouvement de protestation. Un message que les djihadistes de Daech pensaient particulièrement attrayant puisque au motif que les habitants de la ville et des régions environnantes comptent sur la contrebande et le marché noir pour gagner leur vie en raison du manque de stratégies nationales de développement et d’investissement. Peine perdue, puisque les légions de Daech se sont retrouvées face à des citoyens flamberge au vent, prêts au combat, courageux et déterminés à en découdre malgré la situation économique difficile qui était la leur et les promesses miroitées.

Une secousse salutaire !

A tous égards confondus, la bataille de Ben Guerdane a pris rang de secousse qui a pesé de tout son poids sur toute l’architecture de la lutte contre le terrorisme sous toutes ses formes (loups solitaires, embuscades, assauts collectifs…). Revigorés et aguerris, les militaires et les sécuritaires ont en quelque sorte changé leur fusil d’épaule pour appréhender autrement la lutte contre le terrorisme, menée depuis, mais pas invariablement, en amont et en aval. Et les dividendes n’ont pas tardé avec une absence quasi-totale des actes et opérations que les terroristes avaient tout loisir de perpétrer, avec d’énormes pertes, non seulement en vies humaines, mais en termes d’économie, de stabilité et d’investissement.

En amont et en aval

C’est une avancée jugée unanimement significative, mais il est devenu dans le même temps urgent voire vital de se doter d’une stratégie multidimensionnelle dont les aspects opérationnels doivent être dynamiques pour permettre une réponse coordonnée et éviter les dysfonctionnements sécuritaires. Car jusqu’à présent, aucune stratégie allant au-delà de la sécurité dans le sens le plus étroit (défense, intérieur, justice) et comprenant des mécanismes basés sur une évaluation de l’impact sur le terrain n’a été élaborée ni mise en œuvre.

Selon un expert international, une telle stratégie permettrait de «s’attaquer au phénomène terroriste en amont (prévention) et en aval (répression) en optimisant les moyens de sécurité limités du pays (équipements, budgets) en fonction de l’efficacité des mécanismes en place et l’évolution de la menace « . En d’autres termes, les ministères qui ne s’occupent pas de sécurité pourraient s’attaquer ensemble aux causes de la violence terroriste, et la capacité du système de sécurité à anticiper, coordonner, réagir et s’adapter s’améliorerait nettement.

Une telle stratégie encouragerait également les partenaires étrangers à augmenter significativement le niveau et la qualité de leur soutien technique dans le cadre de la coopération régionale et internationale. Malgré leur engagement dans la lutte contre le terrorisme, ces partenaires ont été, en effet, réticents à augmenter leur soutien financier à la Tunisie en l’absence d’une vision claire de la doctrine de l’État et des objectifs stratégiques et politiques dans ce domaine. « Une grande partie de l’aide ne peut être fournie tant que l’administration tunisienne n’a pas procédé à une évaluation concrète des besoins au niveau national à travers une stratégie détaillée et budgétisée », regrettent des partenaires internationaux.

Mohamed Lahmar

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