À l’aube du printemps arabe, en 2011, quelques mois avant la victoire des islamistes à l’élection présidentielle égyptienne, les ténors de la « djihadologie » française avaient prédit l’effondrement du camp islamiste, estimant qu’il s’était discrédité par son absence supposée du mouvement de contestation.
Aujourd’hui, la répétition de l’affirmation du déclin islamiste est une évolution simultanée dans trois pays radicalement différents : le Maroc, l’Algérie et la Tunisie. La défaite électorale écrasante du Parti de la justice et du développement (PJD) du Maroc, le mois dernier, est censée faire écho aux difficultés rencontrées en Tunisie par le parti islamiste Ennahdha, face à l’offensive de l’état d’exception du président Kais Saied.
Comme le fait observer l’expert des mouvements islamistes François Burgat sur Middele East Eye, le chef d’Ennahdha, Rached Ghannouchi, faisant office de Cassandre, aurait lui-même déclaré : « Le problème des islamistes, c’est qu’ils sont appréciés dans l’opposition, et détestés dès qu’ils sont au pouvoir ». De fait, des dizaines de membres du parti ont démissionné, invoquant ouvertement leur mécontentement.
Sur le long terme, chaque saison qui passe nous rapproche en effet du moment où l' »islamisme » ne sera plus le point de référence qui organise de manière décisive les scènes politiques d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. En Tunisie, au Maroc et en Egypte, les islamistes ont payé le prix de leur proximité avec le pouvoir. Les islamistes, d’Ennahdha en Tunisie au parti égyptien Liberté et Justice lié aux Frères musulmans, ont certes commis des erreurs dont il faut tenir compte. Celles-ci sont liées à leur inexpérience du gouvernement.
Dans toute la région, l’affaiblissement relatif de ceux qui ont affronté pacifiquement le pouvoir en place a un dénominateur commun : ils n’ont jamais vraiment goûté aux « roses » de la proximité du pouvoir, mais ont souffert de ses « épines ». Par l’usure et, parfois, par le discrédit, ils ont payé le prix de leur association à des politiques impopulaires dont ils n’étaient pas les véritables initiateurs.
Une alliance contre nature
En Tunisie, les tensions au sein d’Ennahdha résultent d’une pluralité de facteurs. Soucieuse d’éviter le retour d’une autocratie de l’ère Ben Ali, l’Assemblée constituante tunisienne a mis en place un système parlementaire très inclusif et exigeant. Dans ce contexte, l’extrême pragmatisme de Ghannouchi l’a amené à opter pour une alliance avec Qalb Tounes, l’un des partis plus ou moins directement issus de l’ancien régime.
Cette alliance contre nature a été exacerbée par la stratégie du « pire, le meilleur » que Saied a délibérément adoptée dès son élection – par 73 % des voix, alors qu’il était un parfait inconnu. Mais il est paralysé par une constitution qui le prive de pouvoirs à la hauteur de ses ambitions.
Les mouvements islamistes ont très vite été la cible d’une hostilité de la part de leurs interlocuteurs européens et occidentaux que leurs rivaux « gauchistes » n’auraient probablement pas provoquée de manière aussi systématique.
Les critiques ont accusé Saied de bloquer la création d’une cour constitutionnelle et de s’opposer à presque toutes les tentatives de réforme. Paradoxalement, cette atmosphère de paralysie politique qui était en grande partie la création de Saied lui a finalement fourni une fenêtre d’opportunité pour lancer son « coup » de juillet, discrètement mais puissamment soutenu par les leaders émiratis de la contre-révolution arabe, estime François Burgat.
Incontestablement, lorsqu’ils étaient au pouvoir, les islamistes – en Égypte, en Tunisie ou même au Maroc – ont commis des erreurs. Mais l’écrasante majorité de ces erreurs étaient liées à leur manque d’expérience en matière de gouvernance, à la faiblesse de leurs réseaux internationaux et à leur croyance naïve en certains principes légalistes promus par leur environnement occidental.
L’Occident s’est empressé de trahir ces principes en soutenant la terrible répression qui a visé les islamistes en Égypte après le renversement de l’ancien président Mohamed Morsi. En effet, dans le contexte du printemps arabe, les mouvements islamistes ont très vite été la cible d’une hostilité de la part de leurs interlocuteurs européens et occidentaux que leurs rivaux « gauchistes » n’auraient probablement pas provoquée de manière aussi systématique.
Les erreurs commises par ces mouvements n’avaient pas grand-chose à voir avec la dimension « islamiste » de leurs convictions politiques. Le défaut récurrent et commun à presque toutes les expériences islamistes de pouvoir semble plutôt être qu’ils ont exercé le pouvoir sans jamais vraiment détenir les leviers du pouvoir, qu’ils soient militaires, économiques, médiatiques ou judiciaires.
L’échiquier régional
Au Sahel comme au Moyen-Orient, le djihadisme reste une composante importante de l’échiquier régional. Avec la victoire éclatante des Talibans en Afghanistan, il semble que cet « islam radical », dont on a si souvent annoncé la défaite, ait fait sortir un autre pays de la sphère d’influence directe de l’Occident.
La dernière erreur, dont fait partie la jubilation des médias français devant la (supposée) « défaite des islamistes », est de croire que le différentiel politique entre l’Europe et l’Afrique du Nord n’est lié qu’à l' »islamité » du vocabulaire politique du courant islamiste – en d’autres termes, qu’une génération politique alternative, post-islamiste, accepterait sans broncher toute la gamme des mauvais comportements de l’Occident.
Absolument rien ne justifie cette affirmation. La plupart des sentiments « anti-impérialistes » que la génération islamiste proclame aujourd’hui reflètent ce que les oppositions « nationalistes arabes » ou même « de gauche » proclamaient en leur temps.
L’ère du post-islamisme est-elle en marche ? Sans doute, mais elle ne se précipite pas.









On ne peut pas mettre sur un même plan les « gauchistes » comme vous dites si péjorativement et les islamistes. Les uns ont toujours accepté les règles de la démocratie tandis que les autres ne les ont accepté que pour la circonstance, quand il s’agissait d’accéder au pouvoir. Ce n’est un secret pour personne que la démocratie à l’occidentale n’est pas le modèle des courants islamistes.