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La Tunisie et Saied ont-t-ils eu raison de rejeter l’accord du FMI ?

A rebrousse-poil du discours  ambiant et de la pensée dominante qui absorbent analystes, institutions internationales, cercles économiques  et bien des Etats, notamment européens, il s’est élevé une voix, a priori discordante, relayée par Foreign Policy, un magazine dont les productions sont souvent citées en référence. Sous la plume d’ Alissa Pavia, directrice associée du programme Afrique du Nord au sein du Rafik Hariri Center & Middle East Programs de l’Atlantic Council, il y est soutenu noir sur blanc que « la Tunisie  a eu raison de rejeter l’accord du FMI », se référant à la décision « audacieuse » de  la Tunisie de rejeter un prêt de sauvetage de 1,9 milliard de dollars du Fonds monétaire international (FMI) qui  a provoqué une onde de choc au sein de la communauté internationale, soulevant des inquiétudes quant au sort de l’économie fragile du pays.

Le paysage politique inquiétant du pays, qui a fait l’objet d’un coup d’État en douceur par l’actuel président Kais Saied le 25 juillet 2021, ajoute des préoccupations supplémentaires compte tenu du comportement irrationnel du président et de l’instabilité de son leadership ». Pourtant, la Tunisie dispose d’autres outils pour éviter un effondrement total de son économie, et emprunter davantage d’argent au FMI n’augure rien de bon pour l’avenir du pays, souligne-t-elle.

Une analyse qui apporte de l’eau au moulin du président de la République, Kais Saied, et arrange sa démonstration,  selon laquelle les « diktats étrangers » ne feraient qu’accroître la pauvreté. Son refus a mis en émoi les pays occidentaux, en particulier ceux qui bordent la Méditerranée, comme l’Italie, qui craignent qu’un afflux massif de migrants n’atteigne leurs côtes et ne plonge l’Union européenne dans le désarroi. Son refus a également alarmé les créanciers internationaux, qui prévoient que le pays sera en défaut de paiement d’ici août 2023.

La situation économique et financière de la Tunisie se détériorant de jour en jour, nombreux sont ceux qui pensent qu’un prêt du FMI est le seul moyen de sauver le pays d’un effondrement total. Un défaut de paiement aurait des conséquences catastrophiques, comme l’incapacité de payer les salaires des fonctionnaires, de maintenir les écoles ouvertes et d’assurer le fonctionnement des hôpitaux.

Argumentaire inopérant !

Pourtant, soutient l’analyste,  il existe de sérieuses raisons de douter qu’un prêt de l’institution financière mondiale puisse aider les Tunisiens à long terme, dès lors que le prêt du FMI à la Tunisie est assorti de conditions importantes. Entre autres mesures, le FMI demande au gouvernement tunisien d’éliminer les subventions sur les biens de consommation – carburants et produits alimentaires – qui sont en place depuis plusieurs décennies pour permettre à la population locale d’accéder à des biens essentiels à un prix abordable. Selon le FMI, l’élimination de ces subventions améliorera immédiatement l’économie générale de la Tunisie en augmentant sa croissance et en favorisant une plus grande équité.

Cependant, les tentatives passées du gouvernement tunisien d’éliminer les subventions ont accru les tensions dans le pays, entraînant des protestations généralisées contre la hausse soudaine des prix des produits de première nécessité. En 1978, puis en 1983, à la suite des recommandations de la Banque mondiale d’abord et des exigences sévères du FMI ensuite, le gouvernement tunisien a réduit ou supprimé les subventions sur les produits de base. Des hausses de prix de 100 % sur des produits tels que le pain et la semoule et des appels à la grève lancés par la puissante Union générale tunisienne du travail ont conduit des milliers de personnes à protester.

Dans les deux cas, le gouvernement a mobilisé  l’armée pour réprimer les manifestants pacifiques et les émeutiers violents, faisant des centaines de morts et de nombreux blessés. Les conséquences des manifestations sur l’économie tunisienne ont été désastreuses : le dirigeant du pays, Habib Bourguiba, a annoncé l’état d’urgence, et les magasins ainsi que les cafés sont restés fermés pendant des mois, tandis que les services de transport public du pays ont été affectés par d’importants retards, rappelle FP.

Effets pervers de la décompensation

La suppression des subventions sur les produits de base accentuera également les inégalités et creusera le fossé entre les régions côtières et intérieures de la Tunisie, ce qui nuira à la croissance économique du pays. Ces régions sont sujettes à de graves disparités économiques, les zones côtières de la Tunisie bénéficiant d’une meilleure croissance économique et de meilleures perspectives d’emploi en raison du grand nombre d’industries et d’entreprises qui y sont implantées. Tunis, Sfax et Sousse, les trois villes les plus peuplées du pays, détiennent une part disproportionnée de la richesse, 85 % de l’activité économique de la Tunisie étant concentrée sur la côte.

L’élimination des subventions sur le blé et le pain aura un effet particulièrement négatif sur les régions intérieures de la Tunisie, qui dépendent fortement de l’agriculture et de l’élevage. Les prix des produits essentiels augmenteront et les agriculteurs auront plus de mal à vendre leurs produits à un prix rentable, ce qui diminuera la production agricole, exacerbera la pauvreté et l’insécurité alimentaire et entravera la croissance économique.

Alors que le FMI affirme que la suppression des subventions alimentaires apportera des avantages à long terme à l’économie du pays en rééquilibrant le budget et en stimulant ainsi l’activité économique, des études récentes, dont une qui a examiné l’impact passé des politiques du FMI en Tunisie, en Jordanie et au Maroc, suggèrent que la suppression des subventions entraînera une augmentation de la pauvreté parmi les ménages à revenus moyens et faibles, et que le système de subventions de la Tunisie est progressif et équitable. Ainsi, dans le cas de la Tunisie, la suppression des subventions sur les produits essentiels tels que le blé et la semoule entraînera une baisse du pouvoir d’achat des pauvres et de la classe moyenne, conclut l’analyste.

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