En 2023, la Tunisie a importé près de la moitié de ses besoins en gaz naturel, ce qui l’expose fortement à la volatilité des prix et à l’insécurité énergétique. Dans le même temps, le pays est présenté comme une future plaque tournante pour les énergies renouvelables, avec des promesses ambitieuses d’approvisionner l’Europe en énergie propre.
Pourtant, les énergies renouvelables ne contribuant qu’à hauteur de 3 % au bouquet énergétique de la Tunisie, la transition énergétique de la Tunisie est-elle réellement axée sur la durabilité nationale ou ouvre-t-elle la voie à une nouvelle ère de dépendance ? Une question clé que pose le think tank Arab Reform Initiative (ARI.
Le gouvernement a fixé un objectif de 35 % d’énergies renouvelables d’ici 2030, mais cet objectif reste plus ambitieux que réalisable compte tenu de la forte dépendance du pays à l’égard des importations de combustibles fossiles et de ses problèmes de gouvernance. Si elle ne s’attaque pas à ces problèmes structurels, la Tunisie risque de tomber dans une forme de colonialisme vert, où elle produit de l’énergie propre pour l’exportation alors que ses citoyens continuent d’être confrontés à des pénuries et à des coûts croissants.
Les prérequis d’une transition juste !
L’urgence de la transition énergétique de la Tunisie va au-delà des facteurs technologiques et économiques. Elle est profondément liée aux déficits de gouvernance, aux problèmes d’équité et à la nécessité d’une participation significative de la société civile. Une transition juste exige plus que des infrastructures et des investissements étrangers, elle exige l’adhésion à des principes de transition juste qui garantissent la transparence, l’inclusivité et la bonne gouvernance.
Une table ronde organisée en octobre 2024, intitulée « Unpacking Just Transition : Conception, société civile et gouvernance dans la voie énergétique tunisienne », a permis de faire la lumière sur ces questions urgentes. Elle a offert des perspectives cruciales sur la manière dont la Tunisie et d’autres pays de la région Asie de l’Ouest et Afrique du Nord (WANA) peuvent naviguer dans les complexités de la souveraineté énergétique et du développement durable sans sacrifier la justice sociale.
L’une des préoccupations majeures est la charge financière qui pèse sur le fournisseur national d’électricité tunisien, la STEG. En vertu d’une nouvelle réglementation, la STEG est légalement tenue d’acheter de l’électricité à des investisseurs privés à des prix gonflés en devises étrangères, ce qui revient à subventionner des intérêts énergétiques étrangers au détriment de l’accessibilité financière au niveau national. Cette dynamique a déjà entraîné une augmentation des coûts de l’électricité au niveau local, alors que l’accès à l’énergie en Tunisie reste précaire.
En outre, les critiques soutiennent que ces projets renforcent un « paradoxe vert », où la Tunisie produit de l’énergie renouvelable uniquement pour l’exporter vers l’Europe tout en luttant pour sa sécurité énergétique intérieure. L’Union générale tunisienne du travail et des groupes de défense de l’environnement ont fait part de leurs inquiétudes quant au manque de transparence de ces accords, se demandant s’ils servent les intérêts nationaux ou s’ils profitent avant tout aux marchés européens.
Le secteur énergétique tunisien a longtemps souffert d’une gouvernance opaque, un schéma qui persiste même si le pays s’oriente vers les énergies renouvelables. Comme le note Charefeddine Yaakoubi, les défaillances de la gouvernance dans le secteur des hydrocarbures, telles que les contrats non transparents avec les compagnies pétrolières étrangères et l’exclusion des communautés locales de la prise de décision, n’ont jamais été entièrement résolues. Malheureusement, les mêmes problèmes de gouvernance refont surface dans la transition vers les énergies renouvelables en Tunisie. Un exemple frappant est le contrat d’énergie solaire 2022 attribué à un consortium étranger sans divulgation publique des conditions clés, y compris les accords sur les prix et les détails de l’acquisition des terres.
Pour assurer une transition énergétique juste et souveraine, la Tunisie a besoin de toute urgence d’un organisme de régulation indépendant pour superviser les contrats d’énergie renouvelable et garantir la responsabilité publique. Actuellement, il n’existe pas d’autorité autonome de ce type, ce qui rend la gouvernance énergétique vulnérable aux transactions opaques et à l’influence extérieure. Par conséquent, la mise en place d’une entité de régulation ayant le pouvoir d’examiner les contrats, d’appliquer les lois sur la divulgation publique et de préserver les revenus de l’énergie pour les services publics essentiels, tels que les soins de santé et l’éducation, est essentielle pour assurer une transition énergétique juste et transparente.








