AccueilLa UNELa grève des banquiers entre mauvaise communication et réalités des chiffres

La grève des banquiers entre mauvaise communication et réalités des chiffres

Suite à l’annonce de l’Association générale des banques et des établissements financiers en date du 8 juin 2026 concernant l’exécution d’une grève sectorielle les 23, 24 et 25 juin 2026,

1. Le Conseil bancaire et financier confirme que l’ensemble des banques et des établissements financiers ont procédé au versement de l’augmentation des salaires pour l’année 2026, conformément aux dispositions du premier chapitre de l’Arrêté n°68 de l’année 2026 promulgué le 30 avril 2026, relatif à la fixation des augmentations des salaires de base et des indemnités de transport et de présence liées aux conventions collectives sectorielles, dans le cadre des législations et lois du travail en vigueur.

2. Le Conseil rappelle son souci permanent d’assurer toutes les conditions nécessaires à l’amélioration des conditions de travail des employés et au renforcement de leur pouvoir d’achat, que ce soit par des augmentations de salaires ou à travers les différents avantages accordés, convaincu que les ressources humaines constituent la pierre angulaire de ces institutions et le fondement de leur développement.

3. Au regard du calendrier prévu pour l’exécution de la grève, qui coïncide avec les périodes de paiement des salaires, de règlement des factures et des frais de subsistance, le Conseil bancaire et financier appelle à la prédominance de l’intérêt général et à faire preuve de sagesse et de discernement, considérant que l’appel à cette grève ne repose sur aucune justification sociale ou économique, et qu’elle est de nature à porter préjudice aux intérêts des individus, des sociétés et des établissements financiers concernés, dans une période qui requiert davantage de solidarité et d’esprit de responsabilité au travail.

4. Le Conseil, en référence à la circulaire de la Banque centrale de Tunisie adressée aux banques sous le numéro 718 de l’année 2026, appelle à la préservation de la stabilité du système financier national et à la garantie des services essentiels, ce qui inclut l’assurance de la continuité des opérations de retrait aux guichets automatiques et aux distributeurs de billets, le traitement des opérations bancaires et financières, la veille à la disponibilité des services de transfert de fonds et la réponse aux demandes d’approvisionnement en liquidités dans les agences bancaires.

Le Conseil souligne par ailleurs que l’appel à l’exécution d’une grève sectorielle durant les journées des 23, 24 et 25 juin 2026 est juridiquement infondé, dans la mesure où les augmentations de salaires ont été versées, et qu’elles ne sauraient donc être considérées comme injustifiées après leur règlement, conformément à l’Arrêté n°68 de l’année 2026 promulgué le 30 avril 2026.

Le Conseil insiste sur l’application de toutes les dispositions légales et le respect de l’ensemble des arrangements en vigueur durant les jours de grève, notamment en ce qui concerne la déduction du salaire mensuel des jours de grève et la suppression de toutes les primes et avantages en nature accordés aux employés dans leurs différentes catégories, dans le respect des droits des clients et des déposants, avec la conscience que les agents du secteur sont les garants de la pérennité de leurs institutions et de la préservation de la confiance des honorables clients.

–          Grève bancaire juin 2026 : Quand le corporatisme syndical rencontre la réalité des chiffres

Le conflit qui paralyse le secteur bancaire tunisien les 23, 24 et 25 juin 2026 mérite d’être lu avec les deux textes sur la table simultanément, celui du CBF et celui de la fédération syndicale, en les confrontant aux faits.

La Fédération générale des banques, des établissements financiers et des compagnies d’assurance, relevant de l’UGTT, formule trois revendications distinctes. Premièrement, une augmentation salariale au titre de l’année 2025, qu’elle juge non versée. Deuxièmement, l’application de l’article 412 alinéa 2 du Code de commerce 2024, relatif à la réduction des taux d’intérêt des crédits à long terme accordés aux employés bancaires. Troisièmement, le rejet de l’augmentation de 5% prévue par la loi de finances 2026 pour les années 2026, 2027 et 2028, jugée insuffisante au regard des bénéfices du secteur. Le secrétaire général Sami Soltani a dénoncé par ailleurs le recours à la sous-traitance dans certains établissements.

Ce que le CBF répond

Le CBF est précis sur un point et un seul : l’augmentation décidée par l’Arrêté n°68 du 30 avril 2026, signé par le chef de l’État, a été versée. Il s’agit donc, selon le patronat bancaire, d’une grève menée après exécution de l’obligation légale, ce qui la prive, juridiquement, de son fondement principal. C’est un argument solide, et le CBF l’assume explicitement en annonçant la déduction des salaires des jours de grève et la suppression des avantages en nature correspondants.

–          Ce que la réalité des conditions salariales dit

C’est ici que l’analyse doit être la plus rigoureuse, car le syndicat a construit sa communication sur un argument d’équité qui mérite d’être examiné de près.

Les employés du secteur bancaire tunisien sont, tous secteurs confondus, parmi les salariés les mieux rémunérés du pays. Leurs salaires sont structurellement servis sur 15 mensualités et même plus. Ils bénéficient d’avantages financiers substantiels, notamment des prêts immobiliers et personnels à des taux très inférieurs aux taux du marché, avantage que la troisième revendication syndicale cherche précisément à consolider et à étendre via l’article 412. Ils bénéficient également d’avantages sociaux étendus en matière de couverture santé, de retraite et de conditions de travail.

Comparer leur situation à celle des agents du secteur public qui « ont obtenu des augmentations couvrant 2023, 2024 et 2025 », comme l’a fait Sami Soltani, est une comparaison à double tranchant : les agents publics, eux, ne bénéficient ni des 14 mensualités, ni des prêts bonifiés, ni des avantages sociaux du secteur bancaire privé. La comparaison ne tient que si l’on ne regarde que la ligne salaire de base, en occultant délibérément l’ensemble du package de rémunération globale.

–          La question des rémunérations des dirigeants

Le syndicat a fait de la rémunération des dirigeants bancaires un argument de mobilisation, en l’opposant à la stagnation des salaires des employés. C’est une rhétorique efficace, mais elle appelle deux observations.

La première est que la rémunération d’un dirigeant bancaire couvre une responsabilité qui n’est pas nominale. En Tunisie, cette responsabilité a conduit un nombre significatif de directeurs généraux et de membres de conseils d’administration devant les juridictions pénales et civiles, pour des dossiers de créances douteuses, de gouvernance défaillante ou de gestion irrégulière. Assumer la direction d’une banque tunisienne dans un contexte réglementaire et politique aussi contraignant, est un risque réel. La prime de risque qui y est attachée est économiquement justifiable, même si elle peut être politiquement inconfortable.

La seconde observation est que la rémunération des dirigeants est décidée par les conseils d’administration, sous le contrôle du CMF (Conseil du marché financier) pour les banques cotées, et validée par les assemblées générales. Elle n’est ni illégale ni opaque. L’utiliser comme argument de grève revient à confondre deux niveaux de gouvernance qui n’ont pas vocation à être mis en balance directe.

–          Ce que le CBF a raison de dire, et ce qu’il aurait dû éviter

Le CBF a raison sur le fond juridique : une grève déclenchée après versement des augmentations légales est difficile à justifier en droit. Il a raison aussi d’invoquer la circulaire 718/2026 de la BCT sur la continuité des services essentiels : une grève bancaire de trois jours, en période de paiement des salaires de fin de mois, crée un préjudice réel et documentable pour des tiers qui n’ont aucune part dans le conflit.

En revanche, la tonalité de son communiqué, qui parle de sagesse, d’esprit de responsabilité nationale, de solidarité au travail, flirte avec le paternalisme. Un patronat qui se positionne en gardien de l’intérêt national face à un syndicat qu’il qualifie implicitement d’irresponsable n’adopte pas la meilleure posture pour reprendre un dialogue qu’il aurait, selon les sources syndicales, lui-même rompu fin 2025 après que des avancées avaient été enregistrées.

Les retraités pris en otages par l’UGTT

Ce conflit révèle une tension structurelle dans la gestion du dialogue social tunisien : l’État fixe les augmentations par décret, sans concertation préalable avec les partenaires sociaux du secteur privé, puis le patronat applique le décret et considère le sujet clos. Le syndicat, lui, revendique le droit à une négociation sectorielle autonome, distincte de la décision étatique.

Sur ce point précis, la revendication syndicale pourrait être légitime dans son principe, même si elle est contestable dans son calendrier qui prend en otage les pensions de retraite, sa cible et son instrumentalisation.

Déclencher une grève de trois jours en fin de mois, alors que des milliers de retraités attendent leurs pensions et dans une conjoncture de hautes dépenses à quelques jours du départ en vacance des « juilletistes » après les dépenses de fêtes des résultats du Bac, et surtout après versement des augmentations légales, en mobilisant l’argument des rémunérations des dirigeants et en ne disant mot sur l’ensemble du package salarial dont bénéficient les employés bancaires, c’est une communication syndicale habile mais partielle. Et surtout décidée dans un timing qui n’est pas « saint ». Cette grève mériterait en effet d’être lue, comme nous venons de le faire, avec tous les éléments du dossier sur la table.

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