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La ministre des Finances a récemment réuni les principaux responsables du secteur bancaire pour les sensibiliser à une question cruciale : le financement du budget de l’État. Cette initiative est, en soi, tout à fait légitime. Toutefois, la présence du gouverneur de la Banque centrale, aux côtés des dirigeants des banques commerciales, interpelle profondément.
La Banque centrale n’est pas une institution financière ordinaire. Sa mission régalienne est de définir et conduire la politique monétaire, préserver la stabilité des prix, orienter l’épargne vers le financement sain de l’économie réelle, et veiller à la discipline de l’ensemble des agents économiques, y compris l’État. Elle doit également inciter les pouvoirs publics à maîtriser leur déficit budgétaire, à privilégier les investissements productifs et à préserver les équilibres macroéconomiques.
Pour remplir ces missions, elle dispose d’un instrument clé : le taux d’intérêt directeur. Elle l’ajuste afin d’équilibrer l’offre de monnaie avec les besoins réels de l’économie. Or, la politique monétaire actuelle soulève de graves incohérences :
• Neutralisation des instruments : En accordant, pour la troisième année consécutive, des avances directes au Trésor sans intérêt et sur des maturités exceptionnellement longues – 2,8 milliards de dinars durant la crise du COVID, 7 milliards en 2024, 7 milliards en 2025 et 11 milliards prévus pour 2026 – la Banque centrale vide de sa substance son propre taux directeur.
• Absence d’incitations aux réformes : Dès lors, quelle motivation reste-t-il à l’État pour entreprendre les réformes structurelles indispensables, maîtriser ses dépenses de fonctionnement et restaurer durablement l’équilibre de ses finances ? Le déficit public continue de se creuser. A côté du déficit de la Caisse générale de compensation celui des entreprises publiques : À l’exception notable de la Banque centrale de Tunisie (BCT), la quasi-totalité des grandes entreprises publiques, autrefois pourvoyeuses de ressources budgétaires, sont aujourd’hui structurellement déficitaires et lourdement endettées auprès du secteur bancaire.
Le comble réside dans le traitement comptable de ces risques : bénéficiant de la garantie de l’État, ces créances douteuses ne sont pas classées comme compromis par les banques, qui s’abstiennent également de ne pas comptabiliser les revenus de ces crédits. En conséquence, les institutions financières affichent des bénéfices artificiellement gonflés, paient des impôts et distribuent des dividendes sur la base de profits non réalisés.
• Explosion de la masse monétaire : Parallèlement, le volume des billets et monnaies en circulation (BMC) n’a cessé de croître, atteignant aujourd’hui un niveau près de six fois supérieur à celui du début des années 2000.
Cette expansion monétaire, déconnectée de la croissance réelle, fait peser des risques systémiques à moyen et long terme sur la stabilité économique et financière du pays.
Le financement direct du Trésor par la Banque centrale, couplé à une hausse de la masse monétaire supérieure à 18 % sur un an, pour frôler les 30 milliards de dinars, alimente les pressions inflationnistes. Contrairement aux standards internationaux qui interdisent ce type de financement, cette pratique, sans lien avec la croissance réelle, menace la stabilité financière et l’indépendance de l’institution.
- La raison d’être de l’institution en question
Dès lors, une question fondamentale s’impose : à quoi sert une Banque centrale qui renonce progressivement à sa mission essentielle de politique monétaire ?
Ses autres fonctions pourraient techniquement être externalisées ou déléguées : la supervision bancaire pourrait être confiée à une commission indépendante ; la gestion des systèmes de paiement, à des opérateurs privés sous un cadre réglementaire strict ; l’émission et la gestion des signes monétaires relèvent d’une simple fonction fiduciaire et logistique.
En revanche, la conduite souveraine et indépendante de la politique monétaire constitue la raison d’être exclusive d’une Banque centrale. Si cette mission s’efface au profit du financement direct et systématique des déficits publics, c’est tout l’équilibre institutionnel et la crédibilité de la politique économique qui s’en trouvent durablement fragilisés.
Que ceux qui plaident pour la soumission de la Banque centrale au pouvoir politique ne s’étonnent pas de voir l’inflation stagner à un niveau officiel élevé, et ressentie de manière encore plus douloureuse par la population.
- Tirer les leçons des expériences passées
• Exemple marocain (inflation entre 1,5 % et 2 % par an, forte stabilité du dirham) : les statuts de la banque centrale interdisent toute avance au Trésor. En cas de crise majeure, elle peut seulement faciliter l’accès au marché des adjudications, contraignant l’État à emprunter aux taux du marché, ce qui maintient la discipline budgétaire.
• Contre-exemples
- Turquie (inflation entre 28 et 32 % par an, dépréciation rapide de la livre) : l’érosion de l’indépendance de la banque centrale sous les pressions politiques, avec des taux maintenus artificiellement bas malgré une forte inflation, a conduit à une crise monétaire sévère, illustrant l’impact direct de l’ingérence politique sur le pouvoir d’achat.
- Zimbabwe (années 2000) : face à une crise agricole et économique profonde, le gouvernement de Robert Mugabe a contraint la banque centrale à imprimer de la monnaie sans limite pour payer les fonctionnaires et financer les dépenses publiques. Le pays a connu en 2008, l’une des pires hyperinflations de l’histoire moderne. La monnaie locale a perdu toute valeur, au point qu’un billet de 100 000 milliards de dollars zimbabwéens ne permettait même pas d’acheter un ticket de bus. L’économie s’est totalement informalisée et le pays a dû abandonner sa monnaie au profit du dollar américain.
- Venezuela (depuis 2014) : après la chute des cours du pétrole et sous l’effet de sanctions internationales, le gouvernement a massivement utilisé la banque centrale pour combler des déficits abyssaux. Le pays est entré dans une spirale d’hyperinflation chronique. Après une brève accalmie autour de 2024, l’inflation a bondi à 475 % en 2025, entraînant une paupérisation massive, des pénuries de produits essentiels et l’exode de plus de 7 millions de Vénézuéliens. L’économie s’est dollarisée de fait, le bolivar n’inspirant plus aucune confiance.
- Argentine : pendant des décennies, les gouvernements successifs ont considéré la banque centrale comme une caisse de court terme pour financer les déficits publics. Incapable de stabiliser les prix, le pays a connu des taux d’inflation annuels dépassant régulièrement 100 %, voire plus de 200 % au milieu des années 2020. Cette perte de crédibilité internationale a provoqué des défauts de paiement répétés et une dépréciation massive du peso, incitant la population à fuir la monnaie locale dès la perception des salaires.
- République de Weimar (Allemagne, 1923) : ruinée par la Première Guerre mondiale et écrasée par les réparations, l’Allemagne a imprimé des marks en quantité industrielle pour payer ses dettes et financer les grèves. En novembre 1923, un dollar valait 4 200 milliards de marks. Les prix changeaient d’heure en heure, les travailleurs étaient payés deux fois par jour et transportaient leur argent dans des brouettes. Cette destruction de la classe moyenne a créé un terreau d’instabilité sociale et politique qui a facilité la montée du fascisme dans les années 1930.
- Synthèse des mécanismes de contagion économique
Lorsque le financement direct est normalisé, un cercle vicieux s’enclenche quasi-systématiquement : financement direct du budget, hausse de la masse monétaire sans création de richesse, inflation galopante, renchérissement du coût de la vie, perte de confiance des investisseurs, et dépréciation sévère de la monnaie locale.
1. Rupture de confiance extérieure : les investisseurs internationaux et les agences de notation assimilent cette pratique à de la dominance budgétaire. Le risque pays augmente immédiatement.
2. Fuite devant la monnaie : les citoyens et les entreprises convertissent massivement leurs avoirs en devises étrangères (dollar, euro), ce qui assèche les réserves de change de la banque centrale.
3. Tarissement du crédit privé : pour tenter de freiner l’inflation, la banque centrale est souvent contrainte d’augmenter ses taux directeurs, ce qui asphyxie le crédit aux entreprises privées et bloque l’investissement productif.
Cette comparaison internationale montre qu’un financement direct, sans intérêt et sur de longues maturités, détruit la crédibilité extérieure de la monnaie. Les agences de notation et les investisseurs y voient une domination budgétaire, ce qui accroît le risque pays et renchérit le coût du crédit pour l’ensemble des opérateurs privés.
Aujourd’hui, après la rupture des relations avec le FMI, La banque africaine d’import export est devenue le principal pourvoyeur de devises de la Tunisie. Notre pays, qui est membre fondateur et actionnaire de cette banque depuis le début des années 1990, n’avait jamais sollicité de prêt auprès de cette institution avant la révolution de 2011, en raison de conditions jugées trop onéreuses. Si la situation des finances publiques ne s’améliore pas – ce qui n’est pas exclu avec l’expansion de l’économie parallèle, le plafonnement des recettes courantes et la saturation de la pression fiscale – l’institution durcira inévitablement ses exigences.
- La solution : une aide conditionnée et des réformes rigoureuses
Je mesure pleinement l’ampleur des pressions politiques et économiques qui pèsent sur les dirigeants de la Banque centrale. Mais ma responsabilité citoyenne m’oblige à attirer l’attention sur ces dérives techniques.
La Banque centrale doit soutenir le gouvernement dans ses difficultés financières, mais ce soutien exceptionnel doit impérativement être conditionné :
• Associer l’aide aux réformes : chaque palier de financement doit être lié à la réalisation d’engagements budgétaires précis.
• Écarter les approches populistes : les réformes doivent être conçues par des compétences nationales reconnues et expérimentées, à l’abri des ingérences des lobbies et des visions court-termismes.
• Tirer les leçons des échecs passés : comme la récente réforme des chèques, les lois mal conçues manquent leurs cibles économiques, alimentent la fraude fiscale et renforcent l’économie parallèle.
*Mohamed Ali Daouas
Economiste tunisien et ancien gouverneur de la BCT









