Lors de son audition par la commission de l’agriculture, de la sécurité alimentaire ainsi que du commerce et des services au sein de l’ARP, le ministre du Commerce Ridha Lahouel a annoncé qu’une zone franche (ZF) sera créée prochainement dans la ville de Ben Guerdane, afin de juguler la contrebande. La nouvelle zone franche «sera un marché participatif entre l’Etat et le privé, d’une valeur de 42 millions de dinars».
L’idée n’est pas nouvelle. En juillet 2012 déjà, il a été annoncé le lancement d’une étude relative à la création d’une zone franche à Ben Guerdane s’étendant sur une superficie de 150 hectares, et mobilisant des investissements de l’ordre de 300 millions de dinars. L’ambition assignée à ce projet est de devenir un marché international pour le transit des marchandises en provenance des quatre coins du globe vers l’Afrique, à l’instar de la zone franche de Bint Jbeil, aux Emirats arabes unis. Elle n’a jamais vu le jour, car ce qui se passe au Sud n’a jamais été du commerce, mais de la simple contrebande ou «trabandou» comme disent les Algériens.
Cette idée est encore une fois lancée en réponse à une demande d’une partie de la population du Sud tunisien. Il nous semble, à ce stade, important de rappeler au gouvernement quelques faits avant qu’il ne s’aventure dans un tel projet.
– Une demande en trompe-l’œil !
Il est très utile que le gouvernement Essid se rappelle dans quelle conjoncture a été formulée cette demande. Pour ceux qui l’auraient oublié, la demande d’une zone franche a été lancée, lorsque la presse locale a commencé à «accuser» le Sud tunisien de vivre de la contrebande et que les articles de presse ont commencé à foisonner sur les barons de la contrebande, en réponse aux derniers mouvements sociaux dans cette région. Fusait alors cette demande de la part des habitants de Ben Guerdane, de Dhehiba et autres régions du Sud tunisien.
Ce qu’ignorent ou ne veulent pas savoir les dirigeants tunisiens en annonçant la création d’une nouvelle ZF, c’est qu’ils n’ont pas la même conception d’une ZF que ceux qui l’ont demandée. Pour ces derniers, une ZF, c’est une zone en dehors des lois tunisiennes en matière de commerce, une zone en dehors du système fiscal et une zone où ils peuvent commercer librement sans rien payer, sinon où ils paieraient le moins possible. En un mot, une ZF, pour eux, c’est un plus grand «Moncef Bey», des commerces à perte de vue où ce qui entre par l’importation des zones frontalières, libyenne et algérienne, n’obéit pas au contrôle douanier et ce qui y est vendu l’est en hors taxe pour être moins cher que dans le commerce conventionnel. Sinon pourquoi une zone franche ?
– Qui sera alors taxé ? L’acheteur à la sortie ?
De telles «zones franches», comme l’appelleraient de leurs vœux les contrebandiers et ceux qui font commerce de tout ce qui est illégalement importé via le port de Radès, il en existe déjà tout au long des régions du littoral tunisien, de Moncef Bey à Sfax, El Jem et jusqu’au «Souk Maghrébin» à Ben Guerdane même où le change de toutes les devises est fait librement, sur les trottoirs, au vu et au su de toutes les autorité alors que c’est un grave crime financier passible de prison.
Dans certaines de ces «zones franches de fait», comme El Jem, il n’y a de contrôle que celui des agents de la Garde Nationale qui vous arrêtent quelques fois pour demander la facture et taxer les acheteurs. Alors qui sera taxé dans la nouvelle ZF de ben Guerdane ? Et qu’en penseront les commerçants actuellement installés dans le grand souk maghrébin où on peut trouver même le «lait de l’ogresse» mille fois moins cher que dans les circuits légaux du commerce non parallèle ?
On pourrait aussi imaginer que dans cette nouvelle ZF, les commerces seront organisés dans un grand Mall, le tout dans une conception de Free-shop à espace ouvert. L’Etat arriverait ainsi à intégrer ce commerce parallèle dans le circuit légal. Encore faut-il pour cela que ceux qui étaient pendant des décennies habitués à la contrebande, acceptent d’un coup de payer taxes et fiscalité ou une partie de leurs revenus à l’Etat qui leur donnerait cette ZF en concession. Pourquoi ne pas alors en installer une ZF à Radès, une à Tabarka près des frontières algériennes et à Kasserine aussi ? Que feront alors les commerçants qui paient plein pot et pourquoi se sentiraient-ils obligés de payer au fisc ce que ne paieraient pas les autres à Ben Guerdane ?
– A deux pas de Ben Guerdane, il y a déjà une zone franche
En dernier lieu, il s’agit de rappeler qu’une ZF existe déjà à deux pas de ben Guerdane, à Zarzis. Une ZF presque vide délaissée par tous les commerçants de la région, réguliers et illégaux. Une ZF qui a de grosses difficultés financières pour manque d’activité. Pourquoi alors ne pas y installer cette nouvelle création de 42 MDT ? N’est-ce pas cela le bon sens économique ? A moins que tout cela ne soit une simple couverture politique pour un méga Moncef bey où les milliards transitent sans que presque rien ne soit payé à l’Etat ?
Ka. Bou








