Jusqu’à plus ample informé, c’est l’analyse la plus complète qui ait été faite de la situation qui prévaut actuellement dans le bassin minier où la production du phosphate est à l’arrêt depuis le 20 janvier en raison du sit-in des recalés du concours de recrutement à la Compagnie de phosphate de Gafsa. Cette analyse, on la doit à « Global Risk Insights » (GRI), une autorité en matière de risque politique, qui explique que les grèves actuelles offrent un aperçu précieux des déficits structurels de l’économie tunisienne, notamment celui du secteur du phosphate dont le pays produisait en 2010 quelque 8 millions de tonnes par an, ce qui en faisait le cinquième exportateur mondial de produits phosphatés.

Depuis la Révolution du jasmin, cette production a chuté de plus de 50%, atteignant le niveau historiquement bas de 3,5 millions de tonnes en 2017. La spirale baissière s’est poursuivie pour atteindre en janvier 2018 une production de 160 000 tonnes contre 500 000 en janvier 2017. Il n’en reste pas moins que la production de phosphates représentait encore 2% du PIB de la Tunisie en 2017, demeurant la principale source de devises et employant environ 27 000 salariés. GRI affirme toutefois que « les mineurs reçoivent des salaires aussi bas que 300 dinars par mois et travaillent dans des conditions dangereuses et souvent inhumaines, où les accidents sont fréquents. Ils pâtissent également de la pollution causée par la production de phosphate, telle que la contamination des eaux souterraines ».

Soucieux d’apaiser la jeunesse locale, le gouvernement de transition a embauché des milliers de chômeurs, comme l’avait fait l’ancien président Ben Ali par le recrutement dans le secteur public. Le nouveau gouvernement a décidé de conférer une touche « verte » à son programme en créant des «entreprises de l’environnement» qui ont embauché des centaines de jeunes chômeurs sans leur fournir du travail. Le CPG a embauché environ 8 000 nouveaux employés, bien que ses rentrées aient diminué au cours des sept dernières années. En février 2018, le CPG comptait 13 500 employés qui recevaient un salaire sans contrepartie en termes de travail.

Entre le marteau et l’enclume

L’industrie minière du phosphate en difficulté est emblématique des problèmes structurels endémiques du pays, souligne GRI qui ajoute que les récentes augmentations de prix et les hausses d’impôts décrétées par la loi de finances 2018 n’ont fait qu’exacerber la situation, alors même que les entreprises croulent sous un fardeau fiscal allant jusqu’à 35% et ont affaire à une bureaucratie opaque et souvent corrompue.

Alors que les régions côtières autour de Tunis, Ariana, Sousse et même Sfax ont réussi à attirer des sites de production, un tourisme de haut niveau et même des sociétés de services sophistiquées travaillant avec des clients internationaux, celles du Sud et de l’Ouest sont aux prises avec un chômage obstinément élevé, des problèmes sociaux et un manque d’investisseurs étrangers. Les troubles sociaux qui en résultent font fuir les investisseurs, créant un cercle vicieux de grèves, d’improductivité, de manque de fonds et une nouvelle baisse de la production.

De Charybde en Scylla

Le gouvernement tunisien ne fait que tomber de Charybde en Scylla. Il doit maintenir la paix sociale dans le pays tout en déférant aux exigences des bailleurs de fonds internationaux, comme le Fonds monétaire international (FMI) qui, en échange d’un prêt de 2,9 milliards de dollars, a exigé des réformes et des mesures d’austérité, le gel des salaires et des réductions d’effectifs dans le secteur public. Le puissant syndicat tunisien, l’UGTT, a rejeté ces réformes et menacé d’une grève dans le secteur public. Avec plus de 900 000 membres, le syndicat est représenté dans pratiquement tous les secteurs de l’économie. Pourtant, il y a des indicateurs selon lesquels l’UGTT ne veut pas s’engager dans une action déstabilisatrice: elle a condamné les grèves des mineurs en cours et les protestations qui ont éclaté en Tunisie suite à la nouvelle loi des finances.

Les scénarios envisageables

Si le gouvernement réprimait les protestations, cette ligne de conduite pourrait déclencher un mouvement de désobéissance civile dans tout le pays, estime GRI, expliquant que «, d’un autre côté, s’il cédait aux demandes des mineurs, cela ne ferait qu’entraîner encore plus de mouvements de protestations, car cela montrerait essentiellement que le gouvernement peut être soumis au chantage ». « Les deux situations seraient un cauchemar politique pour les partis au pouvoir. Cependant, la politique actuelle d’attentisme du gouvernement ne fera qu’exacerber le problème et entraîner une nouvelle baisse de la production de phosphate et accélérer la dépréciation du dinar tunisien », ajoute-t-il.

GRI n’écarte pas la probabilité que le président Beji Caïd Essebsi accentue son emprise sur la région minière après les élections municipales de mai 2018. « Il existe une possibilité réaliste que le gouvernement rétablisse l’ordre par la force après ces élections », estime-t-il, rappelant qu’en mai 2017, BCE avait annoncé qu’il ne tolérerait plus le blocus des sites économiques alors qu’en novembre 2017, les sites de production de phosphate ont été déclarés zones militaires, habilitant l’Armée à protéger la production et à réagir aux troubles par la force.

« Cela inverserait la tendance à la baisse de la production de phosphate ou du moins la ralentirait, mais ce serait aussi extrêmement impopulaire car de nombreux Tunisiens sympathisent avec l’action des mineurs. Il est probable que le gouvernement ne fera que des concessions mineures jusqu’en mai pour tenter de maintenir le statu quo, avant de changer d’action une fois les élections terminées et la production chutant à des niveaux dangereusement faibles », conclut Global Risk Insights.

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