2022, l’année de toutes les hausses, sauf celle du pouvoir d’achat, et de toutes les fausses promesses, s’en est allée. Elle laisse derrière elle un pays sous état d’urgence et ses médias sous menaces latentes, même si elle s’était déroulée en l’absence du spectre d’Ennahdha.
Personne en Tunisie, sauf le chef de tout l’Etat tunisien, ne la regrettera. Elle a été, sans aucun doute, l’année Kais Saïed qui y était passé de président de la République à chef de tout l’Etat qu’il dirige seul et par décrets depuis le 25 juillet 2021.
Véritable antisystème, ce sexagénaire endurci était arrivé au pouvoir le 23 octobre 2019, sans programme bien défini et avec juste une idée. Le 16 septembre 2019, le juriste Slim Laghmani lui consacrait un Post fb, où il disait de Saïed, « je le connais depuis 1984 (…). Il n’est réductible à aucune idéologie. Mais il est habité par une idée politique, son idée, quoi que l’on pense de cette idée et j’en pense qu’elle est à la fois utopique et dangereuse ». Une sorte de perturbateur qui a impétueusement dérangé l’ordre établi par tous les politiciens, locaux et étrangers, pour tout le pays.
Un véritable politicien lui-même, qui se fait « OPNI », et qui se mure dans un autisme politique qui en fait un personnage insaisissable, et laisse tout le monde désarmé devant la complexité de l’algorithme nécessaire à sa résolution, et donc à son départ pour un retour à l’ordre établi.
Il n’est certes pas encore tyran, et assure ne pas être dictateur, mais ne se gêne pas de cumuler tous les pouvoirs de l’Exécutif.
Politiquement lunatique, il a terminé l’année 2022 avec des comportements diamétralement opposés. Irascible, au ton menaçant et complotiste où il accusait tout le monde et personne, politiciens et médias compris. Violant à tout berzingue, lois, règlements, procédures, us et coutumes, lorsqu’il dévoile des « faits » dans des enquêtes en cours, ou lorsqu’il accuse, sans oser les nommer, des personnes de traîtrise et de complot contre l’Etat et ses institutions.
Cela se passait mercredi 28 décembre devant la cheffe du gouvernement, et ses ministres de l’Intérieur et de la Justice, en présence des premiers responsables des forces de sécurité, armée comprise, comme une parade de force devant ses opposants, tous, la mine grise.
Le chef de tout l’Etat fustigeait justice, « misère politique », ceux qui complotent pour créer des difficultés de tous genres dans le pays, contrebandiers, ceux qui parlent sur les plateaux TV, les traitant de « mercenaires » dont il a déjà la liste sur un bout de papier qu’il brandissait menaçant de traduire tout le monde en justice. Un Kais Saïed (avec les forces de sécurité), dans une « belle » image d’une Tunisie divisée entre lui, l’Etat et le reste des 92 % de population qui n’avaient pas voté pour son ARP.
Le 1er janvier 2023, c’est un président rassembleur (qui fait certes lapsus en parlant de corde au lieu de sable), qui présente ses vœux à tous les Tunisiens, qui fait fi de tout ce qui s’est passé dans le passé, pour encourager les bonnes intentions « pour dépasser toutes les difficultés, vécues ensemble (…), pour passer de la frustration à l’action, du désespoir à l’espoir », disant même que « la chère Tunisie est pour tout le monde, et que la seule voie pour réussir est le travail (…). Alors travaillons pour créer les richesses, en comptant uniquement sur nous-mêmes ».
Entendre Kais Saïed parler de travail et de création de richesses, était une première absolue en cette fin d’année, venant d’un chef de tout l’Etat qui avait tous les pouvoirs de tout changer, d’un trait de stylo, pour reprendre un Fadhel Abdelkefi qu’il fustigeait il y a quelques mois en regrettant qu’il soit encore libre, et qui a si peu fait en cette « Annus Horribilis » 2022, était difficile à croire. Un passage, inopiné en fait, du tout accusateur de tous au rassembleur capable de composer avec tout et tous, difficilement annonciateur de nouvelles perspectives. Cela alors que le pays vivait la crise, alimentaire, hydraulique, financière, politique, économique, objet d’un total déni de son magistrat suprême.
Une journée auparavant, la veille du jour de l’an et entouré d’une imposante myriade de gardes du corps, le chef de tout l’Etat reprenait même son bâton de baladeur nocturne, dans les quartiers de son ancienne vie de professeur de droit, pour faire de la contre-communication.
- La Com visuelle, pour appuyer ses théories complotistes
Après Ousja, pour démentir ce qui se disait que la vie est chère, c’est à la Cité « Intilaka » qu’il essaie de démontrer que café et sucre sont disponibles dans les cafés (Il en boit d’ailleurs dans une tasse dorée, preuve peut-être d’une visite organisée et on voit les lèvres du serveur bouger pour dire qu’il n’y a pas pénurie), et s’achète une bouteille d’huile subventionnée (زيت الحاكم) chez un épicier du coin, à la boutique bien achalandée et où la caméra était déjà derrière le comptoir pour filmer les plateaux d’œufs et les bouteilles d’huile. Une visite nocturne, alors que la Tunisie vivait sous état d’urgence, état qui interdisait entre autres tout rassemblement, qui valait presque un « Circulez, il n’y a rien à voir ».
2022 qui a été l’année de toutes les crises et de toutes les difficultés, aura surtout été in fine l’année Kais Saïed, uniquement la sienne. C’est seul qu’il a fait son 25 juillet. Il y a, depuis, gouverné seul et n’entend pas changer. Et c’est aussi lui seul qui a préparé 2023, par un code électoral fait par lui, une Constitution faite par lui, des élections faites par son ISIE, un Décret des Finances et un budget de l’Etat faits par lui, un gouvernement à sa solde, et des ministres à la communication contrôlée. Les partis politiques ont été, par lui, écartés. Et si certaines organisations s’étaient tues, c’est à cause de lui que d’autres se sont rebellées. Kais Saïed aussi, tout aussi bien que les crises.








