Le Directeur Général de la FIPA, Jalal Tabib a résumé l’exercice 2025 par un chiffre record : 3 572 millions de dinars (MDT) d’investissements directs étrangers. Si l’annonce a des airs de victoire macroéconomique, une lecture croisée avec les données structurelles révèle une réalité plus nuancée, celle d’une économie de « maintenance » plutôt que de « conquête ».
Annoncé lors d’un entretien à travers l’agence TAP qui se transforme en plateforme TV, ce volume record dépasse les prévisions initiales et confirme, selon Tabib, la résilience du site tunisien malgré un environnement international volatil. La France reste le premier investisseur hors énergie avec près de 900 MDT, suivie de l’Allemagne et de l’Italie, une prédominance européenne qui pose par ailleurs la question de la dépendance vis-à-vis des cycles conjoncturels de la zone euro.
– La structure des flux : extensions, pas conquête
L’élément le plus structurant de ce bilan est la nature des investissements : le volume, à hauteur de 89, provient d’extensions de projets déjà existants. Les entreprises étrangères installées ont en effet choisi d’agrandir leurs capacités, ou de moderniser leurs équipements plutôt que de créer de nouveaux sites.
Tabib présente ce réinvestissement massif comme le « meilleur baromètre » de la confiance, et c’est défendable. Une filiale qui réinjecte des fonds répond à des commandes déjà signées, ce qui garantit une mise en exploitation quasi immédiate.
Mais ce triomphalisme mérite d’être tempéré. Une économie qui réinvestit à 89 % dans l’existant n’attire, en principe et de notre propre avis, que trop peu de nouveaux acteurs capables de bousculer sa cartographie industrielle. On répare, on agrandit, on ne conquiert plus.
– Les secteurs moteurs des IDE décomptées par Tabib
L’industrie manufacturière capte 62,6 % des flux, tirée par les composants automobiles. Un secteur, où la Tunisie, et contrairement aux pays voisins, ils le sont par l’aéronautique et les industries mécaniques et électriques. Les services à forte valeur ajoutée (numérique, logiciels, offshoring) affichent une croissance de 75 % et deviennent le premier pourvoyeur de postes qualifiés. L’énergie contribue de façon stable, portée par les énergies renouvelables qui orientent pour la première fois 54 % des investissements déclarés vers les zones de développement régional, notamment à Sidi Bouzid.

– L’impact sur l’emploi : un ratio qui interroge
Les IDE hors énergie ont généré environ 14 000 nouveaux emplois en 2025. Rapporté aux 3 500 MDT injectés, le coût d’un emploi créé devient de plus en plus onéreux. L’industrie s’automatise ; les services, plus agiles, restent concentrés dans les zones urbaines, laissant les régions intérieures en marge de la croissance.
– L’exploitation effective : le grand flou
Tabib n’a pas distingué, dans son intervention, les intentions déclarées des entrées en exploitation effective. Ce que l’interview ne précise pas, et qui manque à une analyse rigoureuse, c’est le montant exact décaissé en capital social par rapport aux crédits actionnaires, et le calendrier de mise en service des 11 % de projets réellement nouveaux. Le taux de concrétisation historique en Tunisie se situe entre 65 % et 75 % pour les nouvelles implantations ; il monte probablement à 80-85 % pour les extensions, précisément parce que les entreprises déjà actives injectent pour répondre à des commandes existantes.
– Le paradoxe des devises : entrées vs sorties
C’est ici que la question de souveraineté se pose. Ces 3 500 MDT transitent par les réseaux bancaires de la place (BIAT, Attijari, UIB) générant commissions de change et liquidités en devises indispensables aux importations. Mais tout investissement d’exploitation aujourd’hui préfigure une sortie de dividendes dans trois à cinq ans. Pour chaque dinar investi en extension, combien repartent vers Paris, Berlin ou Milan sous forme de remontées de bénéfices ? La Tunisie risque d’attirer des IDE pour financer les sorties de devises de demain.
– Sortir de la politique du chiffre
Jalal Tabib annonce un objectif de 4 000 MDT pour 2026. Mais à quoi bon gonfler le volume si la valeur ajoutée réelle s’évapore dans les transferts de bénéfices ? Sans une politique exigeant une exploitation effective immédiate et un réinvestissement partiel des bénéfices sur le sol tunisien, ces records risquent de n’être que des lignes comptables. La question n’est plus de savoir combien de millions entrent, mais combien restent réellement dans l’économie tunisienne pour construire l’industrie de 2030 ?
– Le Docteur (Tabib) des IDE explique pour Africanmanager
Et lorsque Africanmanager lui fait directement remarquer qu’une économie qui réinvestit à 89 % dans l’existant n’attire, en principe et de notre propre avis, que trop peu de nouveaux acteurs capables de bousculer sa cartographie industrielle, Jalel Tabib répond qu’«on répare, on agrandit, on ne conquiert plus », nous disant au passage que « les 3,5 Milliards DT d’IDE sont des réalisations, et que les intentions d’investissements ont dépassé les 8 Milliards DT ». Il ajoute que « certes, la quasi majorité des IDE provient des opérations d’extensions d’unités implantées déjà en Tunisie, mais cette proportion est le corollaire de la baisse du mouvement des IDE dans le monde et la concentration observée dans le monde entier des IDE dans les opérations d’extension. Aussi, ce trend confirme une logique où l’opération d’extension est de loin moins coûteuse qu’une nouvelle implantation au niveau des investisseurs internationaux. Enfin il faut rappeler que les opérations d’extension -non évidentes – confirment la rentabilité du site Tunisie comme site d’investissement et témoignent de la confiance des investisseurs étrangers dans notre pays ».
On lui demande, en espérant un peu l’acculer, que le montant est si énorme qu’il devrait, s’il était vrai, pouvoir donner de l’emploi aux 645.2 mille chômeurs actuels. Le président de la TIA (Tunisian Investment Authority) esquive et dit que « il faut également tenir compte de l’aspect qualité dans les nouvelles créations et IDE que connaît le pays. Nous sommes passés d’une économie basée sur l’attractivité de la simple force de travail (industries textiles des années 80, 90), à des industries à valeur plus technologique. Les exemples d’implantations de centres Recherche&Développement de plusieurs leaders mondiaux en Tunisie confirment ce trend (Visteon, Ampers, Draxelmair, DXC…) et le prouvent. Le taux de chômage de plus de 15% est un challenge pour l’économie tunisienne dans son ensemble, et tous les efforts doivent être fournis pour le contrecarrer, en particulier faciliter les conditions d’investissement à l’IDE ».
Encore plus taquin, pour un Jalel Tabib qui n’est qu’un haut fonctionnaire dans une économie, somme toute libérale, on lui rappelle que pour chaque dinar investi en extension, combien repartent vers Paris, Berlin ou Milan sous forme de remontées de bénéfices ? La Tunisie risque d’attirer des IDE pour financer les sorties de devises de demain, comme le signalait déjà l’économiste Hachemi Alaya, il nous rappelle que « l‘opération d’investissement (…) est une relation gagnant-gagnant entre l’investisseur et le pays qui accueille cet investissement. L’Etat assure une création de postes d’emploi, des salaires versés, un transfert de technologie, des entrées de devises, plus d’investissements dans les régions. Ajoutons à cela et naturellement des recettes fiscales liées à cet investissement. La contrepartie pour l’investisseur est, en toute logique, une remontée des bénéfices sous forme de dividendes, mais après paiement d’impôt en Tunisie. Ce principe étant consacré depuis la suppression du régime préférentiel accordé aux entreprises totalement exportatrices qui sont depuis plusieurs années assujetties à l’impôt sur les sociétés en Tunisie comme toutes les autres sociétés de droit commun ».









La contribution de l’IDE au niveau de certains secteurs, certaines régions et certains agrégats économiques étant visible, l’analyse de ses vraies retombées serait plus pertinente une fois comparées aux mêmes indicateurs (secteur, région, emploi..) de l’investissement local de la même catégorie. Autant FIPA se trouve bien placée pour communiquer sur l’IDE, autant médias et experts seraient beaucoup plus à l’aise à aborder la question des deux cotés: local vs étranger. Ceci dit, une performance IDE ne serait isolée de tout un environnement qui a permis son accomplissement. Un environnement dont l’investissement local, inspiré et inspirant serait une composante principale.