En trois mois, près d’un tiers du marché automobile tunisien a échappé aux circuits officiels. Le Grey Market, loin de se résorber, accélère. Et sa mutation — des berlines européennes d’occasion vers les SUV électriques et hybrides premium — transforme ce qui était un contournement fiscal en un véritable trou noir dans les finances publiques.
– Un tiers du marché, et la tendance s’installe
Sur les trois premiers mois de 2026, le marché automobile tunisien a enregistré 21 334 véhicules, neuf et occasion réimmatriculés confondus. Sur ce total, 6 869 unités relèvent du Grey Market, soit 32,2 % du marché total. La proportion est quasi identique à celle de 2025 (32,0 %), mais le volume, lui, a progressé de 23,1 %, contre une croissance de 21,9 % pour le marché neuf officiel. Le Grey Market ne recule pas. Il grandit au même rythme que le reste, et certains mois, comme mars 2026 où il capte 29,7 % des immatriculations, il résiste mieux que le circuit officiel.
La mécanique est connue : des Tunisiens résidant à l’étranger, ou présentés comme tels, importent leur véhicule personnel dans le cadre du régime dérogatoire prévu pour les TRE, puis le revendent sur le marché local après la période d’immobilisation réglementaire. Le tout à des prix inférieurs au marché neuf, avec une fiscalité réduite à l’entrée, et dans un cadre légal suffisamment souple pour que le phénomène prospère à visage découvert.
Mercedes, Volkswagen, BYD : le Grey Market monte en gamme.
Ce qui change en 2026, c’est la composition du Grey Market. Il ne s’agit plus seulement de Peugeot 208 et de Renault Clio d’occasion rapatriées d’Europe. Le palmarès des ré-immatriculations du premier trimestre 2026 est édifiant.
Peugeot domine avec 969 unités (+16 % vs 2025), devant Volkswagen (891 unités, +9 %) et Mercedes-Benz (836 unités, +43 %). Citroën, Renault, Kia et Toyota suivent. Mais le signal le plus préoccupant pour les finances publiques se trouve plus bas dans le classement : BYD, le géant chinois de l’électrique, fait son entrée fracassante dans le Grey Market avec 25 unités au premier trimestre 2026 — contre seulement 3 unités un an plus tôt, soit une explosion de 733 %. Audi progresse de 18 %, Porsche de 40 %, Hyundai de 45 %.
Le message est clair : le circuit parallèle ne se contente plus de recycler des véhicules thermiques d’occasion européens. Il importe désormais des véhicules électriques et hybrides récents, souvent haut de gamme, en bénéficiant d’un régime fiscal pensé pour encourager la transition énergétique, mais qui n’a jamais été conçu pour financer des opérations de revente commerciale déguisées en usage personnel.
– Le piège fiscal de l’électrique : 0 % de droits de douane, 7 % de TVA
C’est ici que la mécanique devient particulièrement coûteuse pour l’État tunisien. Un véhicule thermique importé dans le circuit officiel supporte des droits de douane de l’ordre de 40 % de sa valeur CIF, auxquels s’ajoute une TVA de 19 %. Sur un véhicule d’une valeur de 85 000 dinars, la charge fiscale totale peut dépasser 55 000 dinars.
Un véhicule électrique ou hybride rechargeable importé par le même circuit officiel bénéficie, en vertu de la politique de transition énergétique, d’une exonération totale de droits de douane et d’une TVA réduite à 7 %. La fiscalité sur le même véhicule tombe à moins de 8 000 dinars.
Le différentiel est considérable. Et le Grey Market l’a compris avant l’État. En important des SUV électriques ou hybrides sous le couvert du régime TRE, exonéré de tout contrôle commercial à l’entrée, puis en les revendant sur le marché local, les opérateurs du circuit parallèle capturent une double rente : celle du différentiel entre prix d’achat européen et prix de revente tunisien, et celle de l’avantage fiscal accordé par l’État dans un but de politique publique qu’ils n’ont aucune intention d’honorer.
Sur l’ensemble du premier trimestre 2026, le manque à gagner fiscal généré par les 6 869 véhicules du Grey Market est estimé à environ 213 millions de dinars, soit plus de 850 millions de dinars annualisés. Ce chiffre tient compte de la part croissante de véhicules électriques et hybrides dans les ré-immatriculations, pour lesquels l’écart entre fiscalité applicable et fiscalité théorique sur thermique est le plus élevé.
– Le circuit des devises : l’autre face invisible
Au manque à gagner fiscal s’ajoute un problème de balance des paiements que les statistiques douanières ne capturent pas. Chaque véhicule réimmatriculé a été acheté à l’étranger. Pour 6 869 véhicules, à une valeur moyenne de 25 000 euros par unité, ce sont environ 172 millions d’euros qui ont quitté le circuit économique tunisien au seul premier trimestre 2026, soit près de 687 millions d’euros annualisés, l’équivalent de 2,4 milliards de dinars.
Comment ces euros sortent-ils de Tunisie ? La question est au cœur du problème. Une partie transite par des transferts bancaires officiels effectués par des résidents à l’étranger, légaux, mais non contrôlés quant à leur destination réelle. Une autre partie emprunte des circuits beaucoup moins transparents : change informel de dinars contre euros à des taux parallèles, utilisation de fonds en devise détenus illégalement, ou, point crucial, recours aux Fonds de Roulement en Devises (FCR), ces lignes de trésorerie en devise accordées par les banques tunisiennes aux entreprises exportatrices pour financer leurs opérations à l’étranger, et dont l’utilisation détournée à des fins d’acquisition automobile constitue une dérive connue des services de contrôle mais difficilement sanctionnable faute de traçabilité.
Le Grey Market automobile est ainsi devenu l’un des vecteurs privilégiés d’une fuite de devises que ni la BCT ni les douanes ne parviennent à quantifier précisément, et que la circulaire 2026-4 sur les importations de véhicules, en frappant les concessionnaires officiels, n’affecte pas d’un iota.
– Le paradoxe de la circulaire BCT
C’est le paradoxe le plus criant du dispositif réglementaire actuel. La circulaire BCT n° 2026-4 du 26 mars 2026, en imposant un dépôt préalable à 100 % en fonds propres pour tout financement bancaire de l’importation de véhicules, pénalise directement les concessionnaires officiels et leurs clients. Elle n’a aucun effet sur le Grey Market, dont les véhicules entrent par le régime TRE, hors circuit commercial déclaré.
Le résultat est mécaniquement pervers : plus la BCT serre les conditions d’accès au crédit pour les importations officielles, plus le différentiel de prix entre neuf officiel et occasion réimmatriculé se creuse, et plus le circuit parallèle devient attractif pour l’acheteur tunisien qui cherche un véhicule abordable. La mesure qui devait préserver les réserves en devises risque d’accélérer précisément le circuit qui en consomme le plus, sans payer l’impôt.
– Ce qu’il faudrait faire — et ce qui ne se fait pas
La solution n’est ni simple ni populaire. Elle passerait par une révision du régime TRE pour introduire une période d’immobilisation effective et une interdiction de revente commerciale assortie de sanctions réelles, par un plafonnement de la valeur des véhicules éligibles à l’importation en franchise, et par la mise en place d’un suivi systématique des FCR utilisés pour des acquisitions de biens de consommation à l’étranger.
Elle passerait aussi, et peut-être surtout, par une réflexion honnête sur le fait qu’encourager la transition énergétique via l’exonération fiscale des véhicules électriques est une politique légitime, mais à condition qu’elle profite aux Tunisiens qui achètent dans les circuits officiels, pas aux opérateurs d’un marché parallèle qui ont simplement été plus rapides à en lire les failles.
En l’état, le Grey Market automobile tunisien représente au premier trimestre 2026 un tiers du marché, 850 millions de dinars de manque à gagner fiscal annualisé, et plus de 680 millions d’euros de sorties de devises non tracées. Ce n’est plus une anomalie. C’est une structure.








