L’expert financier, Mourad El Hattab a accordé à Africanmanager une interview exclusive dans laquelle il a évoqué plusieurs points dont la situation macroéconomique et les risques qui pèsent sur le pays.
Il a également parlé se la situation de l’endettement en Tunisie, qualifiant à ce propos la dette extérieure de la Tunisie d’insoutenable.
L’expert financier a été amené à s’exprimer sur l’attaque terroriste du vendredi 26 juin à Sousse qui a fait 39 tués et une quarantaine de blessés et sur son impact négatif sur le tourisme, l’un des secteurs clés dynamisant l’exportation et la liquidité au pays.
Les urgences à établir au niveau de l’économie nationale pour éviter le risque d’une crise a été aussi parmi les points soulevés. Interview :
Comment se présente la situation macroéconomique de la Tunisie sur fond de la grande crise terroriste qui la secoue actuellement ?
Le carnage perpétré à Sousse constitue le coup de grâce pour l’un des secteurs clés dynamisant l’exportation et la liquidité au pays et une perte d’au moins 1000 millions de Dinars (MD) sera, certes, enregistrée au titre de cette saison. Le problème réside dans le fait que d’autres secteurs importants en termes de génération du cash et d’appui à l’activité économique sont extrêmement disloqués à l’instar des filières minières, du pétrole et du transport.
Sans tenir compte des répercussions de l’entrée de la Tunisie au stade de l’économie de guerre terroriste, les premiers éléments disponibles sur la situation économique, et notamment durant les premiers mois de 2015, laissent apparaître des grandes pressions ainsi que d’importantes fragilités dans plusieurs domaines d’activité.
Fin mars écoulé, il a été annoncé qu’on est à 1,7% au niveau de la croissance mais il est fort probable que l’année en cours soit clôturée à un taux négatif.
Ces paramètres ne permettent en aucun cas la satisfaction des besoins du pays et la réponse aux aspirations pour un niveau de vie adéquat et un accès plus facile à l’emploi et aux services publics.
Sur le plan extérieur, les investissements directs étrangers ont affiché une baisse fin avril 2015 de 42% pour une enveloppe de réalisation de seulement 259,4 MD. Aussi et pour les trois premiers mois de 2015, le ralentissement des importations de matières premières et la poursuite de la baisse des importations des biens d’équipements (-8,9%) et les graves difficultés des principaux secteurs de services n’augurent pas d’un redressement de la situation, en l’absence de décisions courageuses pour transformer la gouvernance du pays en une véritable gouvernance de crise.
A la lumière de ces équilibres macro-économiques, peut-on dire que la situation est devenue plus risquée aujourd’hui ?
A vrai dire, la situation est complètement déséquilibrée aussi bien sur le marché des biens et services au vu d’une inflation galopante et généralisée (5,7%), et ce sans tenir compte de l’indice de Gini illustrant l’inflation ressentie (9%) qu’au niveau de l’emploi mais aussi en ce qui concerne la sphère financière vivant des tensions de liquidité (-3850 MD) et une incapacité à soutenir l’économie. Par ailleurs, si le déficit courant de la balance des paiements a connu un certain rétrécissement durant les premiers mois de l’année, la prudence doit rester de mise car celui-ci est dû essentiellement à la détente des prix des carburants et à la bonne récolte d’huile d’olive, un phénomène ponctuel dont l’effet commencera à s’estomper à partir du mois de juillet.
Globalement et compte tenu de créances bancaires accrochées de 17% couvertes actuellement par des provisions à hauteur ne dépassant pas 50% contre des taux respectifs de 13% et de 65% au terme de l’année 2010, on peut affirmer que la Tunisie se dirige vers le stade du risque financier final qui a évolué de 500 points de base au cours d’un laps de temps très court alors que l’ensemble des spécialistes en matière d’évaluation macro-financière pensent que la dégringolade sera très grave même à très cours terme.
Il est intéressant de relever que les réserves en devises étrangères du pays sont de l’ordre de 14600 MD fin mars 2014 contre 13000 MD au terme de l’exercice 2010.Mais il faut prendre en considération le volume des dettes supplémentaires contractées au cours de la période et qui est de l’ordre de 15000 MD sans tenir compte des dons (4130 MD) et qui ont été complètement consommés pour pouvoir juger réellement la trésorerie du pays comme affichant un solde négatif de 900 MD.
Concernant l’endettement du pays, où en est-on actuellement ? La situation est-t-elle vraiment maîtrisable comme certains le pensent ?
La dette extérieure peut être qualifiée d’insoutenable pour plusieurs facteurs notamment en raison du fait qu’elle n’est pas une dette souveraine puisque les encours sont remboursés en monnaies étrangères et à très court terme (5-7 ans en moyenne), d’un service de dette, au titre de 2015, de 5130 MD qui dépasse la capacité de dégager de la valeur pour le résorber. D’autant plus que les autorités comptent s’endetter au titre de l’année en cours pour 7130 MD, mais l’enveloppe collectée à ce jour n’excède pas 2400 MD surtout que l’obtention de nouvelles dettes par voie bilatérale et multilatérale ou des sorties sur le marché financer international paraissent quasiment hypothétiques.
Une loi des finances complémentaire « light », est-ce que vraiment ce dont on a besoin aujourd’hui ?
Parler, en l’état actuel des choses, de la promulgation d’une loi des finances complémentaire dont la préparation a été entourée d’un grand mutisme injustifié, et ce, contre le minimum requis pour ce qui est du respect des principes de transparence et d’accès à l’information macroéconomique par les citoyens et les partenaires du pays, n’a pratiquement, désormais, aucune raison d’être, vu que tous les paramètres de la gouvernance et de l’administration des finances publiques vont changer compte tenu de la catastrophe terroriste qui a secoué le pays et de la sévérité des risques économiques pesant sur la Tunisie de tout bord.
Le manque de visibilité et l’absence de toute démarche stratégique et prospective pour restructurer les différents volets de la gestion financière des affaires de l’Etat en termes de fonctionnement et de développement et l’hésitation au niveau de l’application de ce qui est dicté par les instances financières internationales ont marqué la tendance globale du travail des autorités financières ces derniers temps largement imprégnée par les réactions d’ordre social.
Par ailleurs, plusieurs dossiers sont à remettre en cause de fond en comble, par rapport aux dérapages probables des équilibres financiers nationaux, à l’instar de la restructuration du système bancaire national, la refonte du système fiscal soi-disant pour le rendre plus efficient, simplifié et équitable et la révision et la conception d’un nouveau rôle du secteur privé dans la dynamisation de l’activité économique.
Quelles sont les urgences à établir au niveau de l’économie nationale pour éviter le risque d’une crise ?
Une vaste opération réconciliante et définitive d’intégration des compétences et des capacités institutionnelles rodées pour ce qui se rapporte à la gestion des situations délicates et qui sont écartées et harcelées depuis quatre ans est évidente pour maîtriser la situation chaotique actuelle.
D’autres actions s’imposent puisque, d’après les données disponibles, une grande partie de l’appareil productif se trouve immobilisé depuis 2011. Il ne s’agit pas seulement d’entreprises du secteur public mais également de la filière privée, principale pourvoyeuse d’investissement et d’emplois et de l’administration. A ce titre, tout genre de freins et d’obstacles doivent être levés.
Rappelons que les données fournies par la Banque Mondiale, à supposer qu’elles soient d’un certain seuil de confiance, situent à 40% la part des entreprises expropriées dans l’ensemble du secteur privé. Ceci veut dire que presque la moitié de l’appareil productif est bloquée. Si on ajoute à cela les capacités de production des chefs d’entreprise poursuivis en justice sans qu’ils n’aient fait l’objet d’expropriation, c’est peut être même les deux-tiers du potentiel de production qui est immobilisé.
Mise à part l’organisation dans les plus brefs délais d’un grand forum international pour examiner, réellement, les modalités de concrétisation de la solidarité internationale avec la Tunisie, l’initiation rapide d’un programme de soutien aux secteurs des services dans leur ensemble, l’accélération de la promulgation du nouveau code d’investissement qui doit faire l’objet d’un consensus national et la reprise de l’exécution des projets publics et privés, s’avèrent des repères fondamentaux pour sauver le pays du moins à court terme, sûrement, d’une débâcle économique et de graves troubles sociaux.
Khadija Taboubi








