AccueilLa UNERémunérations des dirigeants : Le grand écart avec la situation du pays

Rémunérations des dirigeants : Le grand écart avec la situation du pays

La publication des états financiers 2025 a livré, pour la première fois de façon aussi complète, le détail des rémunérations versées à la caste dirigeante des banques cotées et de plusieurs holdings tunisiennes. L’article 200 du Code des sociétés commerciales impose cette transparence. La lecture comparée des notes, douze banques et trois grandes holdings, dessine une hiérarchie de l’argent du pouvoir économique, et soulève une question dérangeante sur sa cohérence avec l’état réel de l’économie nationale.

–          Le classement par montant, Attijari et UIB en tête

En valeur absolue, la rémunération totale de l’équipe dirigeante, présidents, directeurs généraux, adjoints et administrateurs réunis, place deux banques privées nettement devant les autres. Attijari Bank arrive en tête avec 5,720 millions de dinars tunisiens (MDT) versés à sa direction sur l’exercice. Son directeur général perçoit à lui seul 1,962 MDT et ses directeurs généraux adjoints 2,660 MDT cumulés. L’Union Internationale de Banques suit de près avec 5,377 MDT, dont 2,095 MDT pour le directeur général et 2,194 MDT pour les adjoints.

Viennent ensuite Poulina Group Holding avec 8,94 MDT, mais ce chiffre agrège la direction d’un conglomérat aux dizaines de filiales, ce qui le rend difficilement comparable à une entité unique. Sur le strict périmètre bancaire, Amen Bank occupe la troisième place avec 4,435 MDT, devant la BIAT à 3,297 MDT, la Wifak International Bank à 3,141 MDT, l’UBCI à 3,140 MDT et la BT à 2,806 MDT. Plus loin, la BTK affiche 2,117 MDT, l’ATB 1,295 MDT, la STB 1,052 MDT, la BTS 0,942 MDT. En bas de tableau, deux poids lourds publics, la BNA à 0,718 MDT et la BH à 0,449 MDT, mais pour une raison précise, ces deux banques étaient dirigées en 2025 par un directeur général par intérim, ce qui comprime mécaniquement la rémunération.

–          L’analyse par secteur, les banques privées paient le plus

Le premier enseignement sectoriel est limpide. Les banques privées rémunèrent leurs dirigeants bien plus généreusement que les banques publiques. Attijari, UIB, Amen et BIAT, toutes à capitaux majoritairement privés ou étrangers, forment le peloton de tête. Les banques publiques, BNA, STB, BH, restent en retrait, en partie pour des raisons de gouvernance transitoire, en partie parce que les grilles de rémunération publiques sont plus encadrées.

Mais le montant absolu ne dit pas tout. Rapportée au résultat net, la rémunération révèle des écarts saisissants. La BIAT, première banque du pays par le bénéfice avec 385,264 MDT, ne consacre que 0,86 pour cent de son résultat à sa direction. La BNA descend à 0,26 pour cent. À l’opposé, la Wifak International Bank, banque islamique de taille modeste, verse 3,141 MDT à ses dirigeants pour un résultat net de seulement 8,528 MDT, soit un ratio de 36,8 pour cent. Plus d’un tiers du bénéfice part en rémunération de direction. La BTS et la BTK suivent, autour de 9 pour cent. Ces ratios élevés ne traduisent pas nécessairement un abus, une petite banque supporte des coûts de direction fixes que son bénéfice limité absorbe mal, mais ils posent une vraie question d’efficience.

Le cas le plus problématique reste l’ATB. La banque a versé 1,295 MDT à sa caste dirigeante en 2025 alors qu’elle bouclait l’exercice sur une perte nette de 30,918 MDT. Rémunérer la direction à plus d’un million de dinars une année de pertes lourdes est précisément le type de situation qui nourrit la défiance du public envers la gouvernance bancaire.

–          Les holdings industrielles, et le système particulier des familiales

Du côté des holdings, la logique diffère. One Tech Holding verse environ 1,569 MDT à sa direction pour un résultat net de 23,887 MDT, soit 6,6 pour cent, un ratio mesuré pour une holding technologique. Poulina, à 8,94 MDT sur 166,203 MDT de résultat, ressort à 5,4 pour cent, cohérent avec sa taille de premier groupe privé du pays.

C’est dans les holdings familiales que le mécanisme devient spécifique, et c’est là que Telnet et Délice méritent l’attention. Chez Telnet, le directeur général Slim Kallel perçoit 226 436 dinars de la maison mère, mais 442 486 dinars supplémentaires des filiales, portant son total à 638 285 dinars. Une part de la rémunération réelle transite donc par les filiales, hors du regard immédiat porté sur la holding cotée. Le même mécanisme se retrouve dans la galaxie Poulina et caractérise le modèle des groupes familiaux tunisiens, où le dirigeant fondateur cumule des émoluments répartis entre plusieurs entités du périmètre. Délice Holding, autre fleuron familial, illustre cette architecture où la frontière entre patrimoine familial et rémunération de dirigeant se brouille. Ce n’est pas illégal, l’article 200 est respecté, mais la dispersion des rémunérations entre maison mère et filiales réduit la lisibilité réelle de ce que touche la tête du groupe.

–          L’incohérence avec la situation économique du pays

Reste la question de fond. Ces rémunérations sont-elles cohérentes avec l’état de l’économie tunisienne. Dans un pays où la croissance reste molle, où le pouvoir d’achat s’érode sous une inflation persistante, et où le salaire minimum dépasse à peine quelques centaines de dinars mensuels, voir des directions bancaires émarger à cinq ou six millions de dinars par an interpelle.

L’écart est vertigineux. La rémunération annuelle du seul directeur général d’Attijari, près de deux millions de dinars, représente l’équivalent de plusieurs centaines d’années de salaire minimum. Quand une banque islamique consacre plus du tiers de son bénéfice à payer ses dirigeants, ou quand une banque en perte, maintien des rémunérations à sept chiffres, le contrat social implicite se fissure.

Le secteur bancaire tunisien, déjà critiqué pour des marges jugées élevées, expose ici un autre point de tension. Sa transparence accrue, qui est en soi un progrès, met crûment en lumière un décalage entre la prospérité de ses dirigeants et la difficulté du plus grand nombre. La cohérence entre performance, responsabilité sociale et rémunération n’est plus seulement une question de gouvernance d’entreprise. Elle devient une question de cohésion nationale.

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