Le 4 octobre 2012 sur les ondes de la radio Shems Fm, le leader du mouvement i Ennahdha Rached Ghannouchi descendait le parti de Béji Caïed Essebssi (BCE) en flammes, en affirmant que «Nidaâ Tounes est plus dangereux que les salafistes». Pourtant, dès 2013, les deux vieux hommes politiques avaient pris l’habitude de se rencontrer en catimini. On va donc supposer que pendant cette année et jusqu’aux élections de 2014, les deux dirigeants de partis n’avaient pas pu s’entendre. On pourrait aussi supposer qu’ils avaient planifié de ne pas s’entendre avant les élections de 2014 et ils étaient en effet restés toutes griffes dehors.
Le 16 octobre 2014, BCE, alors président du parti Nida Tounes et candidat à l’élection présidentielle, déclarait ainsi à Assabah que «Nidaâ et Ennahdha sont deux lignes parallèles qui ne se croisent jamais sauf avec la volonté d’Allah…et s’ils se croisent, l’on s’en remettra à Allah». Le 21 octobre 2014, le candidat de Nidaâ déclarait lors d’un meeting à Hammam-Lif (banlieue sud de Tunis) que «ne pas voter Nidaâ, c’est voter Ennahdha».
Béji Caïed Essebssi se fera ainsi élire chef de l’Etat tunisien, sur la base d’une campagne où Nidaâ était présenté comme l’anti-Ennahdha et l’antidote de son programme sociétal. Les voix de la femme tunisienne, cible principale du nouveau modèle de société d’Ennahdha, seront même déterminantes dans le vote.
- Que s’est-il réellement passé entre Rached et Béji ?
Entretemps et avant de clore le chapitre de son ascension à Carthage, BCE prenait soin depuis le lundi 27 octobre 2014 sur la chaîne Ettounsiya, de corriger le tir et de nuancer ses anciennes positions tranchées, en affirmant que «Ennahdha est un adversaire et non un ennemi et que pour l’intérêt de la Tunisie, Nidaâ ne cautionnera pas l’exclusion». La voie de la réconciliation fut ainsi ouverte, pour une bonne cohabitation et un éventuel partage du pouvoir. Le 4 mars 2016, «Le Monde.fr» décrivait HCE le «fils du président de la République Béji Caïd Essebssi, au sein de cette famille politique tunisienne dite moderniste, il incarne la réconciliation avec les adversaires d’hier, les islamistes d’Ennahdha».
Et lorsque le journaliste du Monde lui demande «Etes-vous personnellement favorable à une telle alliance avec Ennahdha ? », il répond que « un homme politique est obligé de composer avec l’existant. Aujourd’hui, cette alliance est dans notre intérêt commun, c’est l’intérêt du pays. Il y va de sa stabilité et sa sécurité». En janvier 2016 au congrès de Nidaâ à Sousse, Rached Ghannouchi, charmeur, flirtait déjà avec Nidaâ et s’était déjà fendu d’un «nous voyons la Tunisie comme un oiseau qui vole grâce aux deux ailes d’Ennahdha et de Nidaâ Tounes».
Le vendredi 20 mai 2016, Béji Caïd Essebssi, président de la République, remerciant Ennahdha, a dit, à l’ouverture du 10e congrès d’Ennahdha, qu’il a «décidé de participer à l’ouverture du congrès d’Ennahdha pour assurer que ce parti a joué un grand rôle dans le soutien des efforts de coalition et de réconciliation nationale et que le mouvement Ennahdha a évolué surtout en projetant de devenir un parti civil et a noté que le courant islamique en Tunisie ne présente pas de dangers sur la démocratie». La hache de guerre entre Nidaâ et Ennahdha, semble ainsi définitivement enterrée et une ère de réconciliation et d’entente, semblait ouverte.
- BCE prendrait-il ses ouailles pour des bons ?
Sans être pour ou contre BCE, force est de constater que le chef de l’Etat tunisien semblait dernièrement prendre ses ouailles pour des bons. On ne sait pas ce qui s’est passé entre les deux vieux de la politique en Tunisie, chacun cachant à peine sa candidature avant terme au même poste de chef d’Etat. Mais l’idylle semble s’être depuis quelques jours terminée et les hostilités reprises. La guerre froide, par déclarations interposées, a en tout cas repris le jour même de l’annonce du remaniement du gouvernement Chahed. «Nous nous sommes dit : au moins, nous contribuerons à ramener Ennahdha au club des partis civils. Mais, paraît-il, nous avons fait une fausse évaluation», a déclaré BCE au journal La Presse de Tunisie.
On ne sait pas non plus si cette déclaration au quotidien tunisien «La Presse», était une nouvelle manœuvre, un coup de poker menteur, un coming-out sincère ou un coup de maître stratégique. Force est pourtant de penser que cela rappelle un certain «ils m’ont induit en erreur» d’un certain janvier 2011.
Il est donc de circonstance de souhaiter «bon réveil» au Président qui vient de retrouver ses esprits et de se rendre compte qu’on lui a fait prendre des vessies pour des lanternes. Il est, en effet, l’un des rares à avoir fait une telle fausse évaluation d’Ennahdha. Très peu de ses électeurs ont oublié qu’Ennahdha est un parti de conviction, puisse-t-elle n’être réalisée qu’après des siècles. Très peu d’eux avaient oublié les vidéos du Cheikh avec ses barbus à qui il demandait de s’armer de patience, ni donné crédit à sa séparation du politique du religieux et à la voie où il dit s’engager de l’islam politique. Ils n’ont pas non plus oublié la discussion entre son second Abdelfattah Mourou et Wajdi Ghenim. Encore moins pêle-mêle, l’affaire de l’ambassade, celle d’Abou Iyad, les amnistiés retrouvés dans les attaques terroristes, les cellules de terroristes qui faisaient du sport dans les montagnes, les millions de dinars donnés en compensation à des terroristes faits victimes et revenus au terrorisme, ni encore les tentatives d’Ennahdha à l’ANC de constitutionnaliser la Charia ou de faire revivre les Habous. Et surtout l’état dans lequel la Troïka d’Ennahdha avait laissé l’économie et les finances du pays. Bon réveil, Monsieur le Président !
Par la même occasion, on pourrait aussi demander au chef de l’Etat, après la révélation qui lui est désormais faite de sa mauvaise évaluation d’Ennahdha, une révélation venue trop tard après que le ver a contaminé la pomme, de dire aussi qui l’a induit en erreur ? Son fils, dont Le Monde disait incarner la réconciliation avec Ennahdha et à propos duquel plus d’un de ses amis personnels l’avaient mis en garde sans qu’il ne bouge le petit doigt ? Sinon, qui d’autre alors ? Rached Ghannouchi, le beau-parleur, le politicien à la langue fourchue et charmeur de serpents ? Comment avait-il pu réussir en face du «Bajbouj» qui avait conquis les millions ? Et maintenant que va-t-il faire ? Rien puisque les 3 ministres d’Ennahdha sont toujours là et ce n’est pas l’entrée d’Essebssi fils au Parlement qui changera le rapport de force au Bardo en faveur de Nidaâ. Les Ben Salem et autres Nahdhaoui qui narguent BCE, le savent !








