Sitôt connu, le projet de la loi de finances 2018 a déchaîné une tempête de protestations dont on s’accorde à prévoir qu’elle gagnera en puissance à deux mois de son adoption mutatis mutandis par le Parlement. Le plus spectaculaire et en même temps inédit de ces accès de fronde est celui manifesté par le patronat incarné par L’UTICA dont la présidente, Wided Bouchammaoui, est allée jusqu’à brandir la menace d’un lock-out général des entreprises, et d’autres mouvements pour amener le gouvernement à revoir sa copie. La réplique de Youssef Chahed n’a pas tardé. Il a affirmé ce mardi que « nous n’agissons pas sous pas la menace » tout en soulignant que le gouvernement est ouvert aux observations et propositions relatives au projet de la loi de finances, et demeure disposé à y opérer les amendements qu’il jugera possibles.
De toute évidence, on n’est plus dans une configuration de joute verbale à fleurets mouchetés. Et si cette « explication » taillée à l’emporte-pièce est portée sur la place publique, c’est qu’il y loge des griefs suffisamment sérieux pour être évacués en messe basse, au mieux dans des instances institutionnelles comme ce fut toujours le cas dans les traditions de l’organisation patronale depuis bien des lustres. En y dérogeant à coups de déclarations si courroucées dans maints médias, l’UTICA entend probablement prendre à témoin l’opinion publique en disant, par ricochet, son fait au gouvernement, accusé d’avoir ignoré ses préconisations actées dans sa note du 25 septembre 2017. C’est aussi une marque de l’irritation qui est celle de l’organisation patronale de ne plus disposer des conclaves où ses précédents présidents avaient leur mot à dire sur les décisions économiques et financières majeures qui la concernaient, à l’instar des projets de loi de finances qu’ils avaient tout loisir de discuter et de changer en amont avec les plus hauts échelons de l’Exécutif, autant qu’au niveau de la Représentation nationale et bien plus encore à celui du défunt Conseil économique et social. Certes, le patronat a ses relais au Parlement, mais on a rarement vu l’un d’eux faire autre chose que voir midi à sa porte et prêcher pour sa paroisse.
Des alternatives à l’imposition à tout-va !
Livrée ainsi à elle-même, l’UTICA prend sur elle d’alerter sur ce que le projet de la loi de finances 2018 charrie de mauvais pour les entreprises, avec des mesures fiscales prohibitives voire confiscatoires, alors qu’il existerait d’autres moyens moins nocifs pour renflouer les caisses de l’Etat et lui procurer les recettes dont le gouvernement a besoin pour trouver quoi dépenser pour son fonctionnement, les salaires de ses fonctionnaires et le financement de ses projets de développement. En lieu et place, estime le patronat, le gouvernement serait mieux inspiré de restructurer les entreprises publiques, réformer le système de compensation et améliorer le climat des affaires, comme il le lui recommande au regard des immenses difficultés auxquelles se heurte l’entreprise tunisienne « à bout de souffle ».
Ce faisant, les chefs d’entreprises perdent confiance, ce qui se traduit immanquablement par une décrue des investissements, une chute de la production, et partant une baisse des impôts collectés au profit de la Trésorerie de l’Etat. Et pour y remédier, les pouvoirs publics sont invités, entre autres, à « oser la privatisation » qui « a sauvé la Tunisie en 1986 ». C’est en tout cas ce que soutient un patron qui rappelle que « le gouvernement avait alors privatisé 130 entreprises, ce qui a permis de drainer des ressources supplémentaires à la trésorerie, mais aussi de garantir la pérennité des sociétés et de préserver des milliers de postes d’emploi ». Un rappel qui prend à défaut les moins mauvaises relations que le gouvernement entretient désormais avec la puissante organisation syndicale, l’UGTT, qui a fait de cette orientation l’une des lignes rouges majeures qu’il importe rigoureusement de ne pas franchir.
Un cri d’orfraie !
En durcissant le ton, le patronat cherche évidemment à renvoyer le gouvernement à ses chères études et à ranger au magasin des vielles lunes une bonne partie des mesures fiscales qu’il a concoctées dans son PLF 2018. Youssef Chahed a assuré que son gouvernement est ouvert à toutes les propositions qui lui seront faites et envisagera tous les amendements qu’il jugera possibles. Pourra-t-il le faire alors que, de l’avis unanime, il est dos au mur et qu’il ne fait que parer au plus pressé pour boucler son budget et sa trop controversée loi de finances ? Très probablement non. Tout au plus, il concèderait quelques rectifications dont le patronat ne devra que peu s’accommoder sans obtenir gain de cause sur l’essentiel de ce qu’il revendique. Et il y a tout lieu de penser que la menace de Wided Bouchammaoui n’aura été qu’un cri d’orfraie poussé dans une situation de surprise et d’effroi.








