Dire que la classe moyenne en Tunisie se réduit comme une peau de chagrin est un euphémisme qui n’ôte pas grand-chose au naufrage qui frappe de plein fouet cette importante frange de la population dont l’apport a été, depuis les années 70, essentiel pour l’essor du pays et le relatif bien-être de ses citoyens. Porté aux fonts baptismaux par les gouvernements successifs jusqu’à 2014, elle s’est retrouvée dans l’état où elle ne fait que s’étioler, perdre brutalement son pédigrée vers une disparition comme programmée. Sous les fourches caudines qui sont en train de la délester presque de tout, elle est vouée à une paupérisation rampante sous l’œil presque complice d’un Etat aux abonnés absents, toujours incapable de faire quoi que ce soit.
Une » déviance sociale « , conjuguée aux dérives du libéralisme, explique l’économiste Tahar El Almi dont l’analyse est voisine de ceux qui se sont penchés sur les ruines de cette ci-devant classe moyenne, dans une enquête menée par TAP. L’expert entend par cette déviance sociale une dégradation qui a pris naissance avec la crise pétrolière de 1979 et les contraintes financières qu’elle a générées, pour s’accentuer avec le Plan d’ajustement structurel imposé par le FMI en 1986 pour se nourrir de corruption, d’opportunisme, et d’informel auquel le régime de Ben Ali a balisé le terrain en favorisant fortement la culture de l’argent facile. « Dans l’esprit collectif, la réussite scolaire n’est plus synonyme de réussite sociale. Ce n’est plus la compétence qui prévaut, ce n’est plus le travail qui mène à la fortune. Le jeu est dès lors biaisé et ce sont les influences, les alliances et les intérêts des uns et des autres qui s’érigent en règles. L’informel qui prend, aujourd’hui, le pas sur l’économie structurée en est la parfaite illustration », estime-t-il. Le même schéma s’est reproduit à l’enseigne de la révolution avec une accentuation de la tendance populiste, des impositions, des inégalités, des jeux d’intérêts….et « c’est ce qui fait que le corps de la classe moyenne est de plus en plus affaibli ».
A l’encontre du bon sens
Pour Hédi Sraieb, docteur d’Etat en économie du développement, « les choses ont notablement changé au tournant des années 90. Le fameux ascenseur social est devenu plus sélectif et cela paradoxalement avec une massification de l’éducation. Le chômage des diplômés en est une illustration choquante. Force est tout de même de constater que notre appareil statistique ne permet pas de comprendre le grippage de cet ascenseur social de plus en plus exclusif. Il faudrait pour cela réaliser une étude plus systématique sur les chances des diverses catégories sociales d’accéder à un niveau supérieur ».
Face aux coups portés à la classe moyenne et indépendamment des classifications dont la teneur scientifique est épinglée par plus d’un spécialiste qui les assimilent plutôt à des slogans politiques, l’expert bancaire et financier Achraf Ayadi considère » que la distribution de la richesse dans notre pays va totalement à l’encontre du bon sens, continue d’engraisser les riches patrimoniaux, dans les mêmes régions, et d’appauvrir les cadres salariés, les ouvriers, les agriculteurs et les artisans partout où ils sont « .
Ainsi, souligne-t-il, » il faut reconnaître que notre économie ne pourra pas être sauvée ni par un budget équilibré, ni par un taux de croissance à 2 chiffres, ni même par une baisse drastique du taux d’endettement public. C’est le modèle de développement tout entier qu’il va falloir revoir de A à Z. Celui qui mettra en œuvre cette idée doit assumer que l’égalité des chances et l’avenir des générations futures ne mobilisera pas les financements électoraux, polarisera contre lui des médias véreux, et peut lui faire perdre des élections « démocratiques ».
Dans le rouge
Tous les indicateurs relatifs à cette classe ne cessent de se réduire, comme une peau de chagrin, au point » qu’elle a perdu plus de 40% de son pouvoir d’achat entre 2010 et 2018 « , souligne le professeur universitaire d’histoire et président de l’Institut tunisien des Etudes stratégiques (ITES), Neji Jalloul.
« Le pourcentage des citoyens appartenant à la classe moyenne dont les comptes bancaires sont débiteurs s’élève à 40%. 15% des salariés consomment la totalité de leurs salaires avant la moitié du mois. 17% n’arrivent plus à manger de la viande. L’endettement des ménages de la classe moyenne a atteint 260% » déplore-t-il encore.
Pour guérir ce corps malade, Al Elmi, pense » qu’ « il faut absolument mettre un frein rigoureux à la déviance sociale, pour rétablir la culture du travail, de l’effort et les valeurs de la société. Ensuite, il va falloir arrondir les angles du libéralisme en optant pour le modèle de la social-démocratie et alléger le fardeau des impôts supporté par la classe moyenne ».
Tap








