Son discours était attendu à 19 heures. Il ne se décidera à le faire qu’après 20 heures 30 minutes. Il ne jugera pas nécessaire de s’en expliquer, alors qu’il se présentait sous l’étiquette de la transparence. Le timing, entre annonce, audience avec KS et retard du prononcé, avait alimenté les discussions d’attente, sur une possible dissension avec le chef de l’Etat qui aurait reporté son propre discours à cause de celui du chef du gouvernement.
Depuis hier soir en effet, Coronavirus avait encore muté en Tunisie, se transformant de maladie contagieuse, en un sujet de guerre larvée politicienne entre les trois têtes de l’Etat il y aurait manifestement embrouille. C’est d’abord le leader des islamistes tunisiens Rached Ghannouchi qui organise un point de presse sur le perron de l’ARP où il a son perchoir, pour parler du Corona et d’annoncer ses propres mesures. On aurait pu croire normal de voir le président de l’ARP parler du sujet. Sauf que ce geste médiatique qui brûlait la politesse à Fakhfakh et Saïed, cachait une crise profonde entre les trois têtes de l’Etat, sur qui doit dire quoi ? Une crise sur fond de guerre de fauteuils et guerre de pouvoirs !
- Saïed, Fakhfakh et Ghannouchi se déchirent à propos du Corona !
La crise entre les 3 pouvoirs est ensuite étalée sur la place publique par l’un des vice-présidents de l’ARP. Sur les réseaux sociaux, Tarak Ftiti écrivait en effet que « il est vrai que le moment n’est pas opportun et que je viole par-là l’obligation de réserve, mais je tiens à informer le peuple que le chef du gouvernement a refusé, avec beaucoup de condescendance et de mépris pour les représentants du peuple, d’être présent à la réunion du Bureau du parlement avec les présidents des groupes parlementaires, et nous en a averti par téléphone. Et le plus dangereux, c’était son insouciance vis-à-vis du danger, pour ne pas venir nous informer sur la réalité de la situation et de se concerter avec nous pour trouver les solutions et des propositions pratiques. De même, pour la deuxième fois consécutive, le chef du gouvernement induit le peuple en erreur, en affirmant dans son premier discours comme dans le second, avoir consulté le président du Parlement, ce qui n’est pas vrai pour les deux fois. Pour le président de la République et le dernier paragraphe de la déclaration présidentielle après avoir reçu le chef du gouvernement, cela s’appelle détruire toute l’histoire de la présidence de la République et ses protocoles. Sinon, comment oser informer le reste du monde d’une rivalité interne entre l’exécutif et le législatif, n’est-ce pas laver notre linge sale en dehors de la famille ? Cela n’approfondit-il pas la crise économique, sociale, sanitaire et institutionnelle ? ».
Et Ftiti de s’adresser aux chefs de l’Etat et du gouvernement : « Je vous demande, Kais Saïed, Elyes Fakhfakh et Rachid Ghannouchi, en tant que chefs des plus hautes autorités de l’État, de surmonter vos divergences et de vous rencontrer, dans les meilleurs délais, pour décider ensemble de l’avenir de ce peuple et annoncer des décisions audacieuses et apparaître au moins sur une photo de famille pour donner au moins un rayon d’espoir pour les pauvres gens ».
- Le chef du gouvernement toujours aussi mains tremblantes que dans son 1er discours
Entretemps, la question qui était sur toutes les lèvres de tous les Tunisiens, dans l’attente hier soir du discours du chef du gouvernement, était de savoir s’il se décidait enfin à immuniser son propre pays du fléau qui lui était pourtant venu, uniquement de l’extérieur.
La Tunisie n’a pas été un cluster du coronavirus. A cause des contaminations importées d’Italie et de France, la Tunisie développe désormais son propre vivier de contamination et qui se développe désormais intramuros. La situation est présentement comparable au deux principaux foyers après la Chine. Comme la Tunisie, l’Italie et la France avaient pris trop de temps pour réagir et s’isoler pour contenir la pandémie. Hier, l’Union européenne décide de le faire pour tous ses pays. Petite grosse différence, la France et l’Italie avaient les milliards d’euros pour faire face et colmater les brèches de leurs retards à réagir, que la Tunisie n’a pas et n’aura point. Fakhfakh se limitera pourtant à reprendre sa première mesure de fermeture des frontières aériennes et terrestres, pour les vols commerciaux, en précisant que cela n’incluait pas les marchandises et les vols de rapatriement. Mais aussi l’interdiction de tous les rassemblements et l’instauration d’un régime de séance unique à deux temps. Des annonces de demi-mesures, manifestement par peur d’aller jusqu’au bout, ce qui pourrait politiquement nuire au chef du gouvernement qu’il est.
Manifestement, le seul truc que Fakhfakh avait retenu du discours du chef de l’Etat français qu’il avait certainement écouté, a été la phrase de Macron, qui disait du Corona que c’est un ennemi qu’on ne voit pas. Il prendrait ainsi, pour lui faire face, des mesurettes dont l’effet restera aussi invisible que l’ennemi auquel elles sont supposées faire la guerre.
Pendant 9 minutes 30 secondes, Elyes Fakhfakh a parlé pour ne presque rien dire de ce que veut le peuple, ou « Achaab yourid » comme dirait son président. Il a répété ce qu’il avait déjà dit concernant la fermeture des espaces maritime et aérien et sans y ajouter nulle autre destination. L’Europe avait, dès le 16 mars, annoncé que « après une discussion entre Emmanuel Macron et les responsables européens, ce lundi 16 mars, des mesures devraient être « finalisées et annoncées dans les prochaines heures », concernant les frontières extérieures de l’Union européenne, afin de lutter contre la propagation du coronavirus« . L’Algérie et le Maroc ont aussi fermé leurs frontières avec des pays européens. Pourquoi pas la Tunisie ? Qu’est-ce qui explique cette décision, plutôt cette demi-mesure contraire à celles de ses voisins ?
Presque toute la population attendait le passage au niveau 4 du parking anti-Corona. Fakhfakh continuera pourtant d’essayer de lisser la position de son gouvernement à ce propos, en servant une séance unique et la fermeture, toujours non hermétique, puisque laissant passer les échanges commerciaux transportés par des hommes. Il n’arrivait visiblement pas à imposer l’auto-confinement, et cache son incapacité à faire respecter sa loi, en décidant la séance unique avant terme. Il prenait peut-être son temps pour imposer le lock-out, mais il mettait ainsi en danger la santé de millions ou au moins de milliers de citoyens.
- Attendraient-ils une pandémie interne pour s’inquiéter ?
Toujours aussi mains tremblantes, il survole l’impact économique du Coronavirus sur la place économique et financière tunisienne, en annonçant une aide aux citoyens et aux entreprises, dont il n’a ni détaillé les différentes mesures, ni annoncé l’enveloppe qui y sera allouée. Il avait, peut-être, craint de choquer ses partenaires au gouvernement, tels que notamment Ettayar et le MP (Mouvement du Peuple) qui n’aiment pas qu’on inclue les entreprises dans les aides consacrées à lutter contre le Coronavirus. On pourrait peut-être trouver les raisons de cette frilosité en mesures, claires, strictes de loi, et décisives en matière de lutte contre le virus, dans cette croyance qui est la sienne et qu’il a répétée, que « tout est sous contrôle ». Dès le lendemain de son discours du 16 mars 2019, le ministre de la Santé, manifestement rangé à l’avis de son patron, dira que « la situation de la Tunisie n’est pas inquiétante ».
Il est vrai que dans l’équipe de décision de Fakhfakh, il n’y a aucun spécialiste national, autre que les officiels du ministère d’Abdellatif Mekki. En France, pour ne citer que cet exemple, Macron s’entoure des plus grands spécialistes du domaine et prend officiellement conseils auprès d’eux, avant toute décision !








