Le conflit en Ukraine a entraîné une forte hausse des prix mondiaux de l’énergie et du blé, exacerbant la situation économique fragile de la Tunisie. Les Tunisiens souffraient déjà de retards dans le paiement des salaires du secteur public et de pénuries de blé, de médicaments, de sucre et d’huile de tournesol. Ces difficultés sont dues à la crise des finances publiques du pays, qui devient de plus en plus difficile à gérer. La hausse des prix de l’alimentation et de l’énergie pourrait déclencher la colère sociale, ce qui pourrait déstabiliser davantage la Tunisie, estime le think tank Carnegie Middle East Center. Le pays est plongé dans l’incertitude politique depuis juillet dernier, lorsque le président Kaïs Saied a pris le pouvoir, limogé le gouvernement et suspendu le parlement et la constitution.
L’impact économique de la guerre en Ukraine est venu s’ajouter à la hausse des prix des denrées alimentaires causée en grande partie par les perturbations de la chaîne d’approvisionnement de l’après-Covid-19. Entre avril 2020 et décembre 2021, le prix du blé a augmenté de 80 %, rendant la situation insoutenable pour de nombreux Tunisiens. Le blé a dépassé les 12 dollars le boisseau au début du mois, un niveau jamais atteint depuis mars 2008. Plus dramatique encore, la guerre menace également l’approvisionnement en blé dont la Tunisie importe 50 % de Russie et d’Ukraine. La ministre du Commerce a tenté d’apaiser la population en annonçant que les réserves de blé étaient suffisantes jusqu’en juin.
Le prix du pétrole brut a également augmenté, de 40 % supplémentaires, creusant encore le déficit budgétaire. Lors de la préparation du budget de l’État pour 2022, les autorités tablaient sur un baril de pétrole à 75 dollars, alors que le prix du baril de Brent était d’environ 130 dollars le 9 mars. C’est à peu près le double du prix qui était le sien à la même période il y a un an.
La précarité de la situation alimentaire de la Tunisie résulte de l’incapacité du secteur agricole à produire suffisamment de blé. La production locale couvre à peine la moitié de la demande intérieure du pays. La Tunisie s’appuie sur d’importants volumes d’importations subventionnées pour garantir des quantités suffisantes et abordables de pain à ses citoyens. Avant la guerre en Ukraine, le budget des subventions était estimé à 15,4 % des dépenses totales pour 2022. Avec l’augmentation des prix, la crise alimentaire pourrait devenir encore plus aiguë, car la Tunisie a retardé les paiements de ses importations alimentaires.
Cette situation pourrait devenir explosive, souligne Carnegie sous la plume de son chercheur non-résident Hamza Meddeb. Les boulangeries ont commencé à rationner le pain et le prix a déjà augmenté de 25 % au cours des deux derniers mois dans les boulangeries non subventionnées. Le prix du pain compensé ayant de profondes implications politiques, le gouvernement a jusqu’à présent refusé de le modifier. Toutefois, dans le but de réduire la facture des subventions, les autorités ont annoncé qu’elles mettraient en œuvre un mécanisme d’ajustement des prix de l’énergie, en augmentant les prix du carburant de 3 % chaque mois à partir de mars.
Les problèmes de la Tunisie vont au-delà de l’énergie
Les problèmes de la Tunisie ne s’arrêteront pas là. Au début de l’année, les prévisions d’inflation pour 2022 étaient estimées à 6,8 %. Le conflit ukrainien la fera inévitablement grimper aux alentours de 8 %, selon certains analystes économiques. La dépréciation du dinar tunisien par rapport au dollar américain alourdit la facture des importations, et le besoin de devises fortes est extrêmement pressant à l’heure où la Tunisie ne peut accéder aux marchés financiers internationaux et négocie un nouveau programme avec le Fonds monétaire international (FMI).
Au-delà de son effet sur le prix du pain et de l’énergie, l’incertitude et l’agitation provoquées par la guerre en Ukraine affecteront probablement le programme politique du gouvernement et les négociations avec le FMI concernant un nouveau prêt. Le gouvernement suspend les accords visant à augmenter les salaires du secteur public et réduit les dépenses essentielles en matière de santé, d’éducation et d’investissement public afin de préserver les rares ressources financières nécessaires au service de la dette et à l’importation de nourriture et d’énergie.
La Tunisie projette d’emprunter 20 milliards de dinars (environ 7 milliards de dollars) en 2022. Pour répondre à ses besoins financiers, le gouvernement doit se procurer 12,6 milliards de dinars (4,2 milliards de dollars) sur les marchés internationaux, selon le budget pour 2022. Cependant, la capacité à assurer le financement du budget dépend de la conclusion d’un accord avec le FMI, ce qui est loin d’être acquis. Après des mois de discussions, interrompues puis reprises quelques mois après le coup de force de Saied, les perspectives d’aboutir à un accord sont encore incertaines. Dans sa dernière interview avant de quitter la Tunisie, Jérôme Vacher, le représentant du FMI à Tunis, a noté que la Tunisie « a besoin de réformes profondes, structurelles, qui doivent être communiquées à la population. » Dans un document envoyé au FMI fin 2021, le gouvernement s’est engagé à geler les salaires du secteur public ainsi qu’à lever progressivement les subventions. Cependant, ces mesures ont toujours été rejetées par le principal syndicat, l’Union générale tunisienne du travail (UGTT). L’opposition du syndicat devrait gagner en force, étant donné le refus de Saied de considérer son offre d’organiser un dialogue national sur les questions sociales.
Le dilemme cornélien de Saied
Sept mois après avoir concentré le pouvoir entre ses mains, Saied est pris entre le marteau et l’enclume. Les mauvaises finances publiques de la Tunisie le privent des ressources nécessaires pour maintenir la base de soutien qui avait initialement soutenu sa démarche. Un accord avec le FMI nécessitera des mesures impopulaires, notamment le gel des salaires et une nouvelle augmentation des prix de l’alimentation et de l’énergie. Pourtant, le succès du plan de Saied visant à modifier la constitution et à remplacer le système politique actuel par un système présidentiel dépouillant le parlement de ses prérogatives repose sur sa capacité à obtenir le soutien d’une grande partie de la population.
L’augmentation des prix des denrées alimentaires ne l’aidera certainement pas à cet égard. En même temps, s’abstenir d’augmenter les prix sera difficilement soutenable d’un point de vue budgétaire. Pour l’instant, Saied s’est concentré sur le blâme des spéculateurs et des commerçants avides, ignorant la dure réalité de la Tunisie. Une telle approche ne résoudra aucun des problèmes du pays, et les Tunisiens le savent. Un sondage publié en janvier a montré que plus de 60 % d’entre eux étaient pessimistes quant à l’avenir de leur pays, note Carnegie.








