Le président de la République, Kais Saied, viscéralement rivé à son mantra du moment, la lutte contre les spéculateurs et les affameurs, a mis les bouchées doubles pour avoir raison de leurs pratiques monopolistiques. Et c’est le branle-bas de combat chez les forces de sécurité. Au fil des heures, les entrepôts tombent l’un après l’autre, alors que les butins capturés sont réinjectés dans les circuits de distribution pour atténuer les rigueurs de la pénurie artificielle ainsi créée.
D’ailleurs, des denrées comme la semoule, la farine ou le sucre commencent à faire leur réapparition sur les étals et dans les grandes surfaces alors que le mois de Ramadan se profile à grands pas et ,dans la foulée, la tyrannique crainte que les éventaires se vident de nouveau, une fois estompées les premières euphories de la « guerre implacable contre les spéculateurs et les criminels », promise par le chef de l’État qui les accuse de chercher à « porter atteinte à la paix et à la sécurité sociales ».
Les affameurs cèderont-ils face aux affres de la législation en cours d’élaboration introduisant des peines de prison comme sanction ? L’arsenal répressif semble assez dissuasif comme en témoigne la circulaire émise, vendredi, par la ministre de la justice sur la lutte contre les infractions de monopole, de spéculation des produits de base et subventionnés, la hausse des prix, le chevauchement des circuits de distribution et les délits de douane et de contrebande.
Adressée, entre autres, au premier président de la Cour de cassation, au procureur général, directeur des services judiciaires et inspecteur général au ministère de la justice et aux présidents et procureurs de la République des différentes juridictions de l’ordre judiciaire, la circulaire prévoit un déluge de mesures à mettre en œuvre.
Il s’agit de donner aux infractions économiques, notamment, celles liées à la spéculation et au monopole des produits de base et subventionnés et le chevauchement des circuits de distribution et la contrebande toute l’attention requise dans le travail du parquet et des conseils judiciaires.
La circulaire somme également les autorités concernées à redoubler d’effort au niveau du parquet pour traiter ces infractions avec l’efficacité et la célérité requises, en actant le rôle des cellules de traitement rapide des affaires au sein des tribunaux.
Toujours, selon le même texte, les juges statuant sur des procès en relation avec ces infractions doivent rendre des jugements « sévères » selon la « gravité du fait punissable » et « son impact sur la sécurité économique et sociale du pays ».
Une « pénurie » sans précédent
Il est vrai que les pénuries avaient pris, ces derniers temps, une tournure dont on ne connaît point de précédent en Tunisie avec des spéculateurs qui agissaient à leur guise et dans l’impunité presque totale, stockant dans les entrepôts de colossales quantités de victuailles disparues des marchés ou les vendant par voie de contrebande à des pays voisins. Une pénurie alimentée et aggravée par une frénésie d’autant plus diluvienne que Ramadan, le mois de la surconsommation, est à nos portes.
Cette frénésie, avec une consommation journalière de semoule qui « a bondi de 700% », celle de sucre qui a triplé, vient du fait qu’en temps de crise, le Tunisien achète plus pour stocker, selon le représentant des propriétaires de supermarchés Hédi Baccour.
Pour le moment, la Tunisie assure avoir des stocks pour trois mois, et les produits de base (café, sucre, pâtes, semoule) sont largement subventionnés, avec un prix de la baguette inamovible depuis 10 ans à 190 millimes.
Dans cette crise se révèle aussi et surtout l’effet délétère de la guerre en Ukraine qui, avec la Russie, font partie des principaux exportateurs mondiaux de blé, de maïs, d’orge, de colza et de tournesol, et représentent, à elles deux, plus d’un tiers des exportations mondiales de céréales.
Circonstance aggravante, l’invasion russe s’est produite alors que l’Ukraine démarrait tout juste sa saison agricole. L’avancée des troupes russes et les bombardements ont totalement mis à l’arrêt les ports ukrainiens et la plus grande incertitude règne sur les capacités de récolte dans quelques mois. Quant aux exportations russes de céréales, elles reposent sur des infrastructures qui ne sont théoriquement pas bloquées, mais qui devraient être fortement affectées par les sanctions internationales, anticipe la FAO.
En fonction de la durée du conflit, l’agence onusienne s’attend à ce que son indice des prix alimentaires, qui agrège les prix sur les marchés internationaux de plusieurs denrées de base (céréales, sucre, viande, produits laitiers…), grimpe de 8 % à 20 % au-dessus de son niveau actuel, déjà stratosphérique. En fin d’année, cet index avait pris 30 % par rapport à l’année précédente, en raison notamment de la hausse des prix de l’énergie et des conséquences de la pandémie de Covid-19.








