« Notre liberté dépend de la liberté de la presse, et elle ne saurait être limitée sans être perdue », disait l’ancien président US Thomas Jefferson. Cinéaste et enseignant, Milos Forman disait aussi : « Je vous dis, à mon avis, que la pierre angulaire de la démocratie est la liberté de la presse ». Comme Ben Ali, l’actuel chef de tout l’Etat tunisien Kais Saïed a toujours simplement répété respecter la liberté de presse. Mais c’était toujours en guise de simple réponse à ses détracteurs, notamment des ONG internationales, et toujours sans omettre de critiquer cette presse qui le critique, ne le met pas en valeur dans les journaux télévisés et ne défend pas ses idées. Que la presse ne soit pas aimée, ce n’est pas une nouveauté en soi. Sauf qu’avec lui, l’étau se resserre chaque jour un peu plus, notamment à travers des décrets-lois où il ne ménage point la liberté de la presse. Et si la censure semble avoir disparu avec Saïed, elle a été remplacée par le contrôle de l’information à la source, tant à Carthage, qu’à la Kasbah.
– La peur crée l’autocensure et tue la liberté
D’abord ces deux anecdotes, réelles, du temps desdits « Azlem », qui illustrent une partie des méthodes du régime Ben Ali pour museler la presse. Un journaliste d’un quotidien de renom, du temps d’un ancien conseiller de l’ancien président tunisien, avait un jour publié une information trouvée sur le Jort (journal officiel de la République). Une source, plus qu’officielle et fiable, diriez-vous. Que ne fut pourtant un jour sa surprise de recevoir un coup de téléphone de ce conseiller lui reprochant cette publication. Et lorsque le journaliste lui opposa le fait que l’information émane du Jort, le conseiller pesta avec encore plus avec rage, lui demandant « mais qui lit le Jort ? » !
C’est, ensuite, ce journaliste des temps anciens, qui reprenait sur un journal électronique, une information relative aux mauvaises affaires d’une femme entrepreneur, réputée alors proche du Palais. L’information lui avait été délivrée par la femme en question, lors d’une interview en règle, et dont elle reconnaissait l’origine dans le PV de l’enquête judiciaire instruite, lorsque cette dernière porta plainte plusieurs année après la publication, car désormais incommodée par cette information. Déféré devant la justice, le journaliste le fut au titre d’un article- l’article 86 du code des télécoms toujours en vigueur-, qui punit « quiconque sciemment nuit aux tiers ou perturbe leur quiétude à travers les réseaux publics des télécommunications ».

Se rendant compte qu’il s’agissait d’un journaliste, l’un des juges fit le geste habituel de dissimuler sa bouche à l’aide du dossier de l’accusé, avant de s’adresser à l’autre juge représentant le Parquet, pour lui dire que c’est un journaliste et non un simple utilisateur de Smartphone qui tente d’importuner autrui. Et le Parquet de répondre froidement : « qu’il soit déféré ».
– Entre cauchemar des temps anciens et réalité du régime KS
Ensuite, ces faits actuels, ceux de Kais Saïed qui fustige par ailleurs tous ceux qui avaient gouverné avant lui, et se veut plus démocratique qu’eux. Lui, il ne la censure pas. Il ne lui donne aucun accès à l’information, et n’n prend nullement ombrage, pour l’inclure dans tout ce qu’il invente comme instruments pour arriver à ses fins, politiques et politiciennes.

Selon l’article 37 de la loi organique 2015-26 d’août 2015, « est coupable d’infraction terroriste et puni d’un an à cinq ans d’emprisonnement et d’une amende de cinq mille à dix mille dinars quiconque, même tenu au secret professionnel, s’abstient de signaler aux autorités compétentes, sans délais et dans la limite des actes dont il a pris connaissance, les faits, les informations ou les renseignements concernant la commission des infractions terroristes prévues par la présente loi ou leur éventuelle commission. (…). Sont également exceptés, les journalistes conformément aux dispositions du décret-loi n° 2011-115 du 2 novembre 2011, relatif à la liberté de la presse, de l’imprimerie et de l’édition ». Et pourtant, c’est un journaliste qui vient récemment, sous le règne de Kais Saïed, d’être déféré devant la justice tunisienne, pour avoir publié les détails d’une opération anti-terroriste, et avoir refusé de dévoiler sa source, comme le lui permet le décret-loi 2011-115, cité par la loi au titre de laquelle il est déféré devant la justice. Pire, des pressions ont été exercées pour retirer l’article du journaliste incriminé, comme l’a confirmé la HAICA dans un communiqué en date du 22 mars 2022.
Kais Saïed vient aussi de promulguer un décret-loi sur la lutte contre la spéculation illégale. Aux termes de ce texte, est également puni des mêmes sanctions, pécuniaires et privatives de libertés, qui peuvent aller à la perpétuité et la confiscation civile, « quiconque diffuse délibérément des nouvelles ou des informations fausses ou incorrectes pour décourager le consommateur d’acheter ou pour perturber l’approvisionnement du marché ». Autant dire les journalistes et lanceurs d’alertes, pour les obliger à jouer les informateurs de la police et de la justice, en lieu et place de leur métier de journaliste, car la bonne foi à prouver restera du domaine de l’intime conviction des juges.
Et on connaît leur « amour », ainsi que celui du chef de tout l’Etat, pour la presse que Kais Saied n’a jamais daigné, ni recevoir, ni lui donner une quelconque déclaration, lui préférant les réseaux sociaux sur lesquels il a d’ailleurs installé sa propre chaîne TV présidentielles, où on ne voit que des discours, tronqués et montés de toutes pièces.
En janvier dernier, dans son rapport intitulé « « Journalisme en Tunisie : l’heure de vérité », le SG de RSF Christophe Deloire se disait « extrêmement inquiet de ce virage autoritaire qui impacte directement la presse tunisienne », ajoutant que « Saïed a renversé l’équation quand il a pris tous les pouvoirs en main le 25 juillet. Suite à quoi, le taux des violations contre la presse est monté en flèche ». Après l’ARP et la justice, serait-ce la presse qui sera la prochaine cible directe de Saïed ?








