Depuis l’ «autogolpe » du 25 juillet 2021 de Kais Saied, plusieurs concepts politiques ont émergé pour interpréter ce qui s’est passé en Tunisie, soit pour légitimer, soit pour dénoncer les mesures du président de la République. Mais il s’en dégage une marque de populisme qui souligne son incapacité à mobiliser le peuple qu’il prétend représenter, estime le think tank arabe Arab Reform Initiative (ARI).
C’est que Kais Saied continue de faire appel au « peuple », affirmant incarner sa souveraineté et sa volonté, tout en étant le seul capitaine du navire. Selon lui, ses actions sont une manifestation directe de la volonté du peuple, effaçant ainsi tout élément de volonté et d’intérêts individuels, comme c’est souvent le cas avec les leaders populistes. Saied est allé encore plus loin lorsqu’il a parlé au ministre de l’Intérieur d’hypothétiques complots d’assassinat le visant et a laissé entendre que « ces complots d’assassinat ne visent qu’à subvertir la volonté du peuple », explique le groupe de réflexion.
Les tentatives de Saied d’incarner véritablement le peuple impliquent également un refus catégorique de s’engager avec les partis politiques et les acteurs de la société civile ou de traiter avec les médias (la presse tunisienne n’a jamais été invitée à une conférence de presse qu’il a tenue, et il n’y a pas de porte-parole présidentiel officiel auquel les médias pourraient s’adresser). Saied refuse de passer par des intermédiaires, se basant sur l’osmose souhaitée avec « le peuple ». Pour réaliser cette ambition, il se donne des moyens remarquables : du 25 juillet au 20 septembre 2021, les seules déclarations publiques du président tunisien sont des vidéos, filmées et montées par la présidence, dans lesquelles on le voit tenir des monologues devant un auditoirec invité au Palais (dont la plupart étaient visiblement mal à l’aise). Le choix de son mode de communication et le contenu de ses discours reflètent le caractère atypique du populisme de Saied depuis le 25 juillet 2021 : la victoire d’un populisme où le peuple brille par son absence, indique ARI.
L’ « idéologie de l’excuse » !
Depuis le 25 juillet, ceux que Saied qualifie de « traîtres » et d' »ennemis » (députés, partisans de tous les partis politiques, membres de la société civile, médias, etc.) semblent être au pied du mur, peinant à se mobiliser et à se faire entendre face à quelqu’un qui a réussi à exercer le pouvoir absolu sans trop de difficultés. Alors pourquoi une telle indignation ? Selon la politologue Nadia Urbinati, l’existence d’un « persona »[dans le domaine du marketing, un personnage imaginaire représentant un groupe ou segment cible] ennemi est nécessaire à tout leader populiste, qui sert de prétexte pour échapper à sa responsabilité politique. C’est pourquoi le leader irresponsable s’appuie fortement sur la théorie du complot comme une sorte d' »idéologie de l’excuse ». En soulignant la nécessité toujours renouvelée de se battre au nom du peuple contre ses ennemis et leurs complots, Saied alimente la politique d’attente. En conséquence, les Tunisiens se sont retrouvés dans une impuissance prolongée à cause du leader populiste et des soi-disant efforts qu’il a déployés au nom du retour du peuple au pouvoir face à un régime parlementaire miné par les divisions, estime le think tank.
La consultation nationale, suivie d’un référendum, semble être un effort trop dérisoire faible pour compenser les innombrables signes apparus en Tunisie depuis juillet 2021. Le style de gouvernement de Kais Saied depuis qu’il est devenu le seul capitaine du navire coche toutes les cases du pouvoir personnel et autoritaire que les Tunisiens ne connaissent que trop bien depuis 1956 : l’utilisation des femmes comme mesure du progressisme, l’omniprésence des actes d’Etat et des « instructions » juridiques particulières dans son exercice du pouvoir, la rhétorique des « ennemis », des « traîtres » et des « complots étrangers », et bien sûr, les visites surprises et la révocation des responsables administratifs au gré des accidents et des incidents. Cette forme de centralisation autoritaire combinée à un refus d’assumer la responsabilité politique des échecs est bien trop familière à quiconque connaît l’histoire de l’autoritarisme en Tunisie, pour prendre Saied au sérieux lorsqu’il prétend être aux côtés de la Révolution, souligne encore ARI.
En 11 ans de « transition démocratique » censée débarrasser le peuple des affres du passé, aucun parti politique n’a jamais cherché à remettre en cause ce système juridique. Lentement mais sûrement, en raison de l’incapacité des acteurs politiques à poser des principes, à commencer à rompre avec l’ordre ancien (en révisant les lois draconiennes et en mettant fin à l’impunité et à renforcer cette rupture, la Tunisie se rapproche d’une dictature, conclut le think tank Arab Reform Initiative.








