La Tunisie est le neuvième exportateur de vêtements vers l’UE, 82 % de sa production étant destinée à l’étranger. Armani, Moncler, Lacoste : de nombreuses marques célèbres y sont implantées, attirées par une main-d’œuvre bon marché. Mais, pour les travailleurs et l’environnement, il y a un prix à payer.
La délocalisation de l’industrie de la mode rapide (Fast fashion) fait immédiatement penser au Bangladesh ou à la Chine. Mais la région méditerranéenne est également concernée. « Les investisseurs étrangers choisissent la Tunisie pour sa main-d’œuvre bon marché, au détriment des droits sociaux et environnementaux », commente Mounir Hocine, président local du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES), à Monastir, cité par le média de l’écologie Reporterre, relayé par Voxeurop.
L’industrie repose essentiellement sur une main-d’œuvre féminine mal rémunérée. La file d’attente des travailleuses qui sollicitent l’assistance juridique du FTDES pour des situations d’abus s’allonge, explique Mounir Hocine.
« Le secteur fonctionne comme une poupée russe », observe, pour sa part, Habib Hazemi, président de la Fédération générale du textile, de l’habillement, de la chaussure et du cuir de l’UGTT. Le président de l’Union régionale de l’UTICA, Adel Tekaya, confirme que « remonter la chaîne des responsabilités est très compliqué, voire impossible »
D’autant que l’âge moyen d’une usine textile dépasse rarement neuf ans : après dix ans, les entreprises ne peuvent plus bénéficier des avantages fiscaux garantis par la loi tunisienne sur l’investissement. « Elles font en sorte de se délocaliser à nouveau, ou de rouvrir sous un autre nom. De cette manière, personne n’est responsable des dégâts sociaux et environnementaux qu’elles laissent derrière elles », explique le FTDES qui évoque une baisse de productivité, souvent due à une maladie, un accident ou tout simplement à l’âge. « Les mains jeunes sont plus rapides », explique une ex employée, qui s’est retrouvée au chômage à l’âge de 40 ans. « La mienne mettait du temps à se détendre après quinze ans de travail. Sa sœur, abonde dans le même sens : « Mes doigts deviennent souvent bleus à cause des mouvements répétitifs ».
« Environ 65% de ces femmes tombent malades à cause de leur travail. Elles souffrent principalement de troubles musculo-squelettiques », explique Mounir Hocine. Selon lui, la « maladie du textile » représente une charge importante pour les dépenses de l’État.
Quand la pollution s’en mêle !
Figure emblématique de la société civile de la petite ville de Ksibet El-Mediouni, Fatima Ben Amor en sait quelque chose. Cette jeune militante, qui a grandi après la révolution de 2011, travaille avec l’Association pour la protection de l’environnement de Ksibet (Apek) pour nettoyer la baie au sud de Monastir. Depuis des années, les usines locales utilisent la baie comme décharge pour leur pollution, qui comprend des produits chimiques tels que des colorants, de l’acide acétique, des détergents et du peroxyde d’hydrogène.
En cause : le lavage et la teinture des jeans. Cette source de « fierté tunisienne », comme l’appellent certains entrepreneurs locaux, est un processus de finition impliquant beaucoup de produits chimiques et une consommation massive d’eau : entre 55 et 72 litres par paire de jeans, selon le FDTES.
En 2022, 11 millions de jeans ont été exportés vers l’Union européenne. 85% d’entre eux avaient subi ce traitement, rappelle Reporterre.
Le président de FTTH assure que « les grandes entreprises de la région ont toutes les certifications nécessaires et un cycle fermé qui permet de réutiliser l’eau ». Mais la mer en face de la ville de Ksibet est décidément bien trouble. Quelques bateaux se balancent sur un tapis d’algues vertes. « Il y a trente ans, c’était une nurserie pour de nombreuses espèces de poissons méditerranéens. Aujourd’hui, il n’y a plus rien », commente un employé du port de Ksibet El-Mediouni, sous couvert d’anonymat.
Plusieurs pêcheurs de la région ont confirmé la disparition de nombreux poissons. La population est également touchée : la communauté locale estime que les maladies cancérigènes sont en augmentation, mais un registre des cancers n’a jamais été mis en place. Conclusion du jeune militant : « Qu’il s’agisse des humains, de la végétation ou de la faune, plus rien ne vit ici. Au profit de qui ? » , se demande la même source.








