Le 16 septembre 2020, à la grande satisfaction générale, la pêche traditionnelle aux charfias dans l’archipel des îles Kerkennah a été inscrite sur la liste du patrimoine culturel universel de l’UNESCO.
Mais, ce n’était, hélas, qu’un bel arbre qui cachait la ruine à petit feu de la forêt.
Il y a quelques jours seulement, vendredi 10 novembre 2023, les petits pêcheurs de l’archipel, principalement dans les localités de Graten et El Ataya, réunis sous l’égide de l’association de Graten pour le développement durable, la culture et les loisirs, ont lancé un cri de détresse, le énième depuis des années, « face à l’aggravation de la pêche anarchique au moyen du « kiss », un mini chalut destructeur qui racle le fond dans des zones de frayages et de nurseries », notamment le long de la côte entre la localité de Graten et El Ataya, décrit par l’association, comme étant le cœur battant de la réserve marine et côtière du Nord de l’archipel.
L’association a vivement condamné « ce crime qui se poursuit dans l’impunité totale, occasionnant l’effondrement de l’écosystème maritime exceptionnel des îles Kerkennah à travers la destruction de la richesse halieutique constituée de poissons, crustacés, flore marine, œufs, alevins, et conduisant à la « désertification » du fond de la mer, au détriment de l’avenir des générations successives des petits pêcheurs des îles.
La situation, qui perdure depuis plusieurs années déjà, a suscité dernièrement une effervescence générale dans les rangs des petits pêcheurs de la zone signalée, indignés de voir le massacre continuer sans la moindre velléité de l’arrêter.
C’est qu’un malheur n’arrive jamais seul. Au ratissage dévastateur des fonds marins par les chaluts , sont venus s’ajouter les effets du réchauffement climatique et l’apparition depuis une dizaine d’années en Méditerranée de plusieurs espèces invasives dont le crabe bleu qui dévore tout sur son passage au point que les pêcheurs de Kerkennah l’ont appelé « Daesh », tant il est redouté, en allusion à la férocité des terroristes de l’ex groupe terroriste de ce nom.
« C’est une catastrophe. Ils s’emmêlent dans les filets et cassent tout avec leurs pinces de sorte qu’on est obligé de renouveler les filets chaque année, a dit un pêcheur.
Cependant, le silence de l’administration a exaspéré davantage les petits pêcheurs.
A cet égard, l’association de développement durable de Graten, dans un très récent communiqué dont African Manager a obtenu une copie, a dit s’être adressée, en vain, aux départements ministériels et services administratifs concernés, les appelant dernièrement, avec le début de la pêche sauvage au kiss, en octobre, à intervenir afin de faire respecter la réglementation de la pêche.
Témoignages pertinents
Justement, ce qui rend l’affaire encore plus grave est qu’elle est générale et concerne pratiquement le secteur de la pêche côtière en Tunisie. Outre l’archipel de Kerkennah, d’autres zones font face à des problèmes similaires, entre autres, les zones de Téboulba et Zarsis, au point que des ONG environnementales internationales s’en sont occupées, parallèlement à des médias d’autres pays.
Le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES) a consacré, en 2021, une enquête sur la pêche côtière à Kerkennah, Téboulba et Zarsis qui a permis de dévoiler, entre autres, « que plusieurs fonctionnaires de l’Etat à Kerkennah sont propriétaires des bateaux et pratiquent la pêche comme deuxième profession, en dépit du mécontentement des marins confrontés aux problèmes de l’insuffisance des ressources marines, résultant de la pollution et de la pêche illicite, parallèlement au ravage des crabes bleus qui menacent même la technique de Charfia, de sorte qu’ actuellement, à Kerkennah, il y a beaucoup plus de crabes que de poissons.
« Par ailleurs, l’utilisation abusive de mode de la pêche au « Kiss », adopté actuellement par la majorité des pêcheurs de la zone Mellita, et pratiqué sur des barques à moteur sans nom et sans papiers dans l’absence de toute forme de contrôle administratif et sanitaire a engendré des grands dégâts aux pêcheurs des autres zones ne pratiquant pas ce mode de pêche ».
Aussi, croulant sous le poids des dettes et en l’absence de toute perspective d’amélioration, plusieurs petits pêcheurs de carrière et de père en fils ont été amenés à vendre leurs embarcations, souvent sans le savoir, pour des passeurs clandestins des migrants irréguliers, tandis que plus de 80% des jeunes se détournent complètement de l’activité.
Au plan international, la Fondation pour la justice environnementale EJF (Environnemental Justice Fundation) a élaboré, tout récemment, en mars 2023, un rapport sur ces problèmes de la pêche côtière en Tunisie, sous le titre : « Rapport de synthèse à l’intention des décideurs ».
Présentant sur son site un résumé de ce rapport, la Fondation EJF écrit notamment : « Ce rapport examine l’impact d’une technique de chalutage de fond en eaux peu profondes connue localement sous le nom « Kiss » ou « pêche au Kiss », dans la région du golfe de Gabès, en Tunisie. Le golfe de Gabès abrite l’une des plus grandes étendues restantes de Posidonia oceanica, une espèce d’herbier marin protégée par les conventions de Barcelone et de Berne. Cette espèce fournit des services écosystémiques importants à l’échelle mondiale et régionale : elle capte le carbone, améliore la qualité de l’eau, protège les zones côtières de l’érosion et sert de zone de reproduction et d’habitat à de nombreuses espèces marines, alimentant ainsi notamment d’importantes pêcheries commerciales. La zone abrite également la « pêche à la charfiya », une technique de pêche traditionnelle à faible impact propre aux îles Kerkennah et inscrite sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO.
« En un peu plus d’une décennie, la pêche au Kiss est devenue une menace majeure pour les moyens de subsistance des populations locales et la biodiversité marine dans le golfe de Gabès. Des centaines de chalutiers pratiquant la pêche au Kiss ont été observés dans les ports de la région, leur nombre ayant augmenté de plus d’un tiers entre 2018 et 2022. Ces chalutiers ont été observés en mer, travaillant en groupe pour chaluter de vastes zones et dissuader les forces de l’ordre. Cette technique est pratiquée ouvertement, bien qu’elle soit interdite par la législation tunisienne. ƒ Les chalutiers pratiquant la pêche au Kiss opèrent dans des eaux peu profondes proches des côtes, en contravention manifeste avec les mesures de conservation et de gestion adoptées par la Commission générale des pêches pour la Méditerranée (CGPM). Cette pratique détruit les prairies sensibles de P. oceanica, favorisant le déclin des pêcheries et menaçant les moyens de subsistance des populations locales.









Pourtant la solution est simple = larguer des épaves de bus et de wagons dans les zones à protéger, ce qui ne manquera pas de déchiqueter les chaluts, et dissuader les récalcitrants.