A chaque fois qu’on parle de tourisme dans la région Tabarka–Aïn Draham, force est chaque fois de penser que des milliards annoncés, mais l’épreuve de vérité reste l’exécution. Les annonces aussi. Les investissements programmés atteignent des niveaux rarement affichés pour une région du nord-ouest. Mais derrière cette accumulation de montants et d’autorisations, une question centrale demeure : la transformation réelle suivra-t-elle le rythme des déclarations ?
Le gouvernorat de Jendouba concentre aujourd’hui, selon les autorités locales, la plus grande part des investissements touristiques programmés à l’échelle nationale, avec un portefeuille estimé à environ 1 milliard de dinars. Un chiffre lourd de sens, présenté comme la preuve d’une inflexion stratégique en faveur d’un territoire longtemps marginalisé dans la cartographie des priorités économiques. Mais un milliard programmé ne signifie pas un milliard injecté, ni un milliard réalisé.

- Costa Coralis : le symbole des ambitions… et des incertitudes
Au centre de cette dynamique figure le projet Costa Coralis, régulièrement présenté comme le plus grand projet touristique du pays, avec un coût annoncé dépassant 1,9 milliard de dinars.
Sur le plan institutionnel, le dossier a franchi plusieurs étapes : approbation par la Commission nationale des investissements et transmission à la présidence de la République pour examen final. Sur le papier, le processus avance. Sur le terrain, la réalité reste plus complexe.
Costa Coralis est présenté comme un pôle touristique urbain moderne, intégré, respectueux de l’environnement et capable de repositionner Tabarka dans la compétition méditerranéenne. L’ambition est claire : créer un écosystème touristique structurant, générateur d’emplois et d’attractivité internationale.
Mais ce type de mégaprojet en Tunisie suit souvent un schéma bien connu : une phase d’enthousiasme politique, une longue traversée administrative, puis un ralentissement lié aux contraintes foncières, financières ou réglementaires.
Aujourd’hui encore, la question essentielle reste celle du financement effectif et du calendrier réel de démarrage. Tant que les travaux ne sont pas visibles, l’annonce conserve une dimension théorique.
- Une multiplication de projets hôteliers : dynamique réelle ou simple addition ?
Au-delà de Costa Coralis, plusieurs projets hôteliers sont en cours d’exécution ou proches de leur finalisation. Les données communiquées montrent une activité tangible :
Hôtel Al-Farnan : 100 lits. Équipements intégrant station de traitement d’eau, piscine couverte et salle polyvalente. Taux d’avancement : 65 %. Investissement : 22 millions de dinars Livraison annoncée pour 2026.
Green Hill Resorts : ouverture partielle, investissement de 16,8 millions de dinars.
Bel Horizon : projet avancé à 95 %, pour un coût de 26 millions de dinars.
Aqua Resort Tabarka : Taux d’avancement de 78 %. Investissement colossal de 200 millions de dinars. Ouverture prévue au premier trimestre 2027
Ces projets traduisent indéniablement une montée en gamme de l’offre touristique locale. Contrairement aux projets purement déclaratifs, ceux-ci affichent des taux d’avancement mesurables.
Mais là encore, il faut rester prudent : plusieurs unités hôtelières en Tunisie ont déjà affiché des taux d’achèvement élevés avant de connaître des retards liés à des problématiques de trésorerie ou de commercialisation. La vraie question n’est pas seulement de construire, mais de remplir.
Autorisations récentes : une accélération administrative visible
Depuis le 13 février 2026, plusieurs permis de construire ont été délivrés :
Un centre de loisirs dans le quartier Al-Marjane, pour 1,7 million de dinars
Un complexe résidentiel touristique estimé à environ 11 millions de dinars
À cela s’ajoutent d’autres projets qui seraient prochainement examinés par le comité technique local, notamment : trois résidences touristiques couvrant 7 hectares, un projet porté par la société « Villa », et un projet hôtelier de la société Al Sanawbar. Le montant global de ces initiatives avoisinerait également 11 millions de dinars.
On constate donc une fluidité administrative apparente et une volonté d’accélérer la délivrance des autorisations. Mais l’expérience montre que l’autorisation n’est qu’une étape. Le véritable indicateur de performance sera le passage à l’acte.
- Investissement qatari : signal positif ou effet d’annonce ?
L’un des éléments les plus marquants reste l’annonce de la rénovation d’un hôtel 5 étoiles par la société qatarie Al-Majida Investment.
Les chiffres annoncés sont impressionnants : 300 millions de dinars d’investissement. Capacité de 350 lits. Superficie de 8,5 hectares. La présence d’un investisseur étranger de cette envergure constitue, en théorie, un indicateur de confiance pour la destination.
Cependant, à ce stade, le projet est encore soumis aux autorisations de construction, sans compter les incertitudes que créé désormais la nouvelle guerre du golf. Autrement dit, nous sommes toujours dans la phase préparatoire. La prudence s’impose : en Tunisie, les annonces d’investissements étrangers sont souvent médiatisées bien avant la sécurisation complète du financement et des engagements contractuels.
- L’aéroport : condition indispensable mais insuffisante
La relance du tourisme à Tabarka ne peut pas faire abstraction de la question de la connectivité. Et en premier lieu, l’infrastructure routière, presqu’inexistante, sinon qui ne facilite pas l’accès des touristes locaux à cette prochaine manne touristique.
L’aéroport international Tabarka–Aïn Draham a connu des périodes de fermeture, puis des phases de réactivation via des vols touristiques, notamment depuis la Pologne et la République tchèque.
Les autorités parlent d’un renforcement du nombre de vols et d’une meilleure intégration aérienne avec l’Europe. C’est indispensable. Mais un aéroport n’est pas une solution magique. Il ne crée pas la demande ; il facilite l’accès à une demande déjà structurée.
Sans stratégie marketing internationale, sans opérateurs puissants et sans visibilité commerciale, la réactivation aéroportuaire restera limitée dans son impact.
- Une région en transition… mais sous surveillance
Tabarka–Aïn Draham traverse indéniablement une phase d’intensification des investissements.
Les montants engagés sont importants. Les projets sont multiples. Les autorisations s’accélèrent. Les ambitions sont élevées.
Mais l’histoire économique tunisienne nous apprend une chose essentielle : la réussite d’un programme d’investissement ne se mesure pas au volume des annonces, mais à la capacité d’aboutir aux réalisations concrètes.
Costa Coralis reste à prouver. Les hôtels en construction doivent encore ouvrir et fonctionner durablement. Les investisseurs étrangers doivent confirmer leur engagement réel. La région dispose d’un potentiel naturel exceptionnel. Elle bénéficie aujourd’hui d’une conjoncture favorable et d’un discours institutionnel porteur.
Reste désormais l’épreuve décisive : transformer les milliards annoncés en infrastructures visibles, en emplois durables et en croissance effective. Sans cela, les chiffres resteront des promesses.









L’expression « tourisme durable » peut sembler être un oxymore face à des investissements se chiffrant en centaines de millions (voire milliards) de dinars. Le risque de « greenwashing » (verdissement de façade) est réel dans cette région fragile du Nord-Ouest.
Voici pourquoi ce paradoxe inquiète et les points de friction majeurs :
1. Le gigantisme vs la capacité de charge
L’investissement massif, comme celui de Costa Coralis vise à attirer un flux international pour rentabiliser les infrastructures.
* Le danger : Un afflux massif de visiteurs dépasse souvent la « capacité de charge » des écosystèmes. Même avec des bâtiments « verts », 10 000 touristes de plus par jour consomment de l’énergie et génèrent des déchets que la forêt de Kroumirie ne peut absorber sans dommages.
2. Le mirage du « Vert » pour justifier le béton
* Bétonnage masqué : Sous couvert de « complexes sportifs » ou d' »éco-villages », ces projets impliquent souvent une imperméabilisation des sols et une fragmentation des habitats naturels.
* Infrastructures lourdes : La réactivation de l’aéroport Tabarka-Aïn Draham pour des vols charters (ex: Pologne, Italie) augmente mécaniquement l’empreinte carbone globale, ce qui contredit les principes de base du tourisme durable.
3. Les dommages collatéraux sur la société locale; L’injection de capitaux faramineux crée souvent une économie à deux vitesses.
* Gentrification rurale : La hausse du prix du foncier peut exclure les populations locales de leur propre territoire.
* Emplois précaires : Si les investissements créent des emplois (ex: 134 lits créant 45 emplois permanents), il s’agit souvent de postes subalternes, tandis que les bénéfices majeurs sont captés par des investisseurs extérieurs.
* Pression sur l’eau : Dans une région où l’agriculture est vitale, la priorité donnée aux complexes touristiques pour l’accès à l’eau peut devenir une source de conflit social majeure.
4. Entre « Mirage » et Nécessité Économique
Les autorités présentent ces projets comme une « bouffée d’oxygène » pour une région historiquement marginalisée. Cependant, la dégradation actuelle de l’environnement à Tabarka rebute déjà certains visiteurs, prouvant que le béton ne suffit pas à faire une destination.
L »équilibre est précaire. Un tourisme réellement durable privilégierait de petits investissements diffus (maisons d’hôtes, gîtes) plutôt que des mégaprojets centralisés qui, par nature, transformeraient radicalement le paysage et le tissu social.