Le ministère de l’Économie et de la Planification vient de rendre public le projet de Plan de développement 2026-2030. Document d’orientation de plus de trois cents pages, il fixe le cap économique et financier de la Tunisie pour cinq ans autour d’une idée centrale, passer d’une économie traditionnelle à une économie du savoir et de l’innovation. Réindustrialisation par la montée en gamme, transition numérique érigée en choix stratégique, déblocage de l’investissement privé et rééquilibrage territorial en forment l’ossature. Le plan assume un diagnostic sévère des cinq années écoulées, et fait de l’exécution sa finalité affichée. Tour d’horizon des nouvelles orientations.
– Le Plan 2026-2030 mise sur le savoir, l’investissement et les régions de l’intérieur
Le projet de Plan de développement 2026-2030 se présente d’abord comme une méthode avant d’être un catalogue de mesures. Le document revendique une rupture avec la centralisation excessive, au profit d’une planification dite ascendante qui partirait du réel des régions et s’appuierait sur les propositions des conseils élus. Le citoyen y est placé au centre du processus, et l’ambition affichée est de transformer chaque parcelle du territoire en pôle attractif pour l’investissement et producteur de richesse. Derrière cette philosophie, quatre axes structurent le plan, dont trois portent une forte dimension économique et financière.

– Moderniser le tissu économique
C’est le cœur du dispositif. Le constat de départ ne masque pas les faiblesses. L’industrie pèse environ 15 pour cent du produit intérieur brut, couvre près de 90 pour cent des exportations de biens et emploie autour de 20 pour cent de la main-d’œuvre, mais sa dynamique s’est essoufflée entre 2021 et 2025. Le tissu industriel compte 4 604 entreprises de plus de dix salariés, employant près de 522 000 personnes, dont 2 066 unités totalement exportatrices. Le textile, l’habillement et le cuir dominent avec 31,7 pour cent du tissu, devant l’agroalimentaire à 21,5 pour cent et les industries mécaniques et électriques à 19,7 pour cent.
L’orientation retenue est l’instauration d’un modèle industriel moderne, fondé sur l’économie de la connaissance et les technologies propres, avec une remontée dans les chaînes de valeur. Concrètement, le plan annonce un soutien renforcé aux petites et moyennes entreprises, la mise à niveau et la restructuration des entreprises productives, l’appui technique, et la promotion des activités à forte valeur ajoutée. La diversification des marchés d’exportation et la valorisation des accords commerciaux existants complètent ce volet, dans une logique d’ouverture maîtrisée.

– Le numérique et l’intelligence artificielle comme levier transversal
Deuxième inflexion notable, le plan érige la transition numérique en choix stratégique de développement, et non plus en simple chantier technique. Le diagnostic reconnaît que cette transition reste limitée et fragmentée dans le tissu économique, que peu d’entreprises sont engagées dans des projets numériques réels, et que des écarts structurels persistent dans l’accès au financement et aux compétences. Les acquis ne sont pas ignorés pour autant. Le secteur des startups a progressé, avec 1 080 entreprises labellisées Startup Act à la mi-2025. Les abonnements Internet mobile sont passés d’environ 9 millions en 2021 à 10,74 millions à la mi-2025, soit une hausse proche de 20 pour cent. L’inclusion financière numérique avance, portée par la généralisation du dinar électronique et les services de paiement de la Poste tunisienne.
L’objectif affiché est d’intégrer l’intelligence artificielle comme moteur d’insertion dans les chaînes de valeur internationales, de généraliser la numérisation des services administratifs, et de relier enfin la recherche-développement à l’usage économique réel. Le plan situe d’ailleurs la Tunisie au 50e rang mondial de l’indice de l’innovation et au 79e rang mondial de l’indice du savoir, des positions qu’il entend consolider.
– Débloquer l’investissement privé et corriger la fracture territoriale
Le troisième front est sans doute le plus franc. L’investissement privé, présenté comme le levier essentiel de création de richesse, n’a pas dépassé en moyenne 9,2 pour cent du produit intérieur brut entre 2021 et 2025, un niveau jugé très en deçà des besoins, et sa part recule. Les causes identifiées sont la difficulté d’accès au financement et la complexité des procédures administratives. Plus frappant encore, le déséquilibre territorial est massif, les régions côtières captant plus de 75 pour cent des investissements au détriment de l’intérieur du pays.
Face à ce constat, les priorités annoncées sont la réforme du climat des affaires, la promotion des petites et moyennes entreprises, la création d’un système intelligent d’accompagnement de l’investissement combinant incitations, subventions et gouvernance, et la diversification des sources d’investissement étranger. L’agriculture, les énergies renouvelables et le numérique, jusqu’ici faiblement dotés, sont ciblés comme nouveaux gisements.
– Sécuriser les approvisionnements stratégiques
Le plan lie enfin sécurité alimentaire, hydrique et énergétique. L’agriculture pèse environ 10 pour cent du PIB et 13 pour cent des exportations, mais les sécheresses successives ont érodé les filières stratégiques. Sur l’énergie, le diagnostic est préoccupant, la production locale de pétrole et de gaz déclinant tandis que la dépendance au gaz algérien s’accroît. La réponse passe par la modernisation agricole, la rationalisation de l’eau et un pari renforcé sur les renouvelables.
Document d’orientation plus que budget chiffré, le plan affiche une cohérence réelle. Son défi, qu’il reconnaît lui-même, sera l’exécution.








