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Les états financiers intermédiaires d’Attijari Bank Tunisie, banque marocaine de droit tunisien, anciennement « Banque du Sud », arrêtés au 30 juin 2025, sont révélateurs, et peut-être porteurs de message que les dirigeants marocains de la banque devraient étudier.
Ces états financiers révèlent certes une banque qui renforce sa structure bilancielle tout en naviguant dans un environnement opérationnel marqué par une hausse des coûts et des exigences réglementaires accrues. Mais aussi une banque qui préfère les BTA aux crédits et qui se bunkerise, un sentiment, le nôtre de presse économique, qu’elle réfuterait certainement, gagne beaucoup d’argent et en distribue moins. Décryptage :
– Un ratio Lean-to-Deposit qui dit des choses, plusieurs choses !
L’analyse de l’Activité (Bilan), montre un total bilan qui s’établit à 12,97 milliards DT, soit une progression de +6,2 % par rapport à fin 2024. Les dépôts de la clientèle ont franchi la barre des 11 milliards pour atteindre 11,18 milliards DT (+5,1 %). Une dynamique qui confirme, si besoin est, la forte capacité de collecte de la banque.
En face, les crédits à la clientèle stagnent à 7,31 milliards DT (-0,2 %). Un ralentissement qui, faut-il le noter, témoigne d’une approche prudente dans l’octroi de nouveaux financements. Mais aussi un portefeuille d’investissement qui connaît une hausse spectaculaire de +24,5 %, pour atteindre 2,4 milliards DT. Une croissance qui cacherait peut-être un arbitrage en faveur des titres publics (BTA) face à la frilosité du marché du crédit.
L’analyse du lien entre les dépôts et les crédits à la clientèle chez Attijari Bank, à la lumière du rapport au 30 juin 2025, est cruciale et montre un ratio de transformation (Loan-to-Deposit) très bas.
Le rapport montre aussi un lien « distendu » entre les deux agrégats. La collecte reste le moteur puisque les dépôts ont crû de 5,1 % sur le semestre. Les fans de cette banque marocaine de droit tunisien diront que la confiance des déposants reste intacte, fournissant à la banque une ressource stable et abondante.
Le marché du crédit est peut-être atone. Les crédits reculent cependant, quoique légèrement de -0,2 %. Or, normalement, une hausse des dépôts devrait alimenter une hausse des crédits. Ici, le lien est rompu. La banque collecte de l’argent qu’elle choisit de ne pas réinjecter massivement dans l’économie productive.

L’arbitrage vers les titres de l’État est un autre effet d’éviction pour le crédit. Si la banque ne transforme pas ses dépôts en crédits, où va l’argent ? L’analyse du lien révèle un transfert vers le portefeuille d’investissement, et pas n’importe lequel. Le surplus de dépôts, non prêté aux clients, est en effet massivement investi dans les titres publics (BTA/BTCT), crédits sans risque aucun, dont l’encours a bondi de +24,5 % pour atteindre 2,4 milliards DT. Les crédits (qui rapportent des taux plus élevés) stagnent et les dépôts (qui coûtent en intérêts) augmentent. La marge d’intermédiation classique est ainsi sous pression, que la banque compense par les titres d’investissement. Le « lien » financier se déplace. La banque devient moins un « financeur de projets privés », et plus un « financeur de l’État » grâce à l’épargne de ses clients.
– Les CGE grèvent le bénéfice
Le Produit Net Bancaire (PNB) affiche une croissance modérée de +2,0 %, s’élevant à 356,5 MDT au premier semestre 2025. Les revenus du portefeuille d’investissement tirent la croissance (+32,6 %). Le Résultat Net ressort à 116,2MDT, en léger repli de -3,5 % par rapport au 30 juin 2024. Derrière cette baisse, une forte augmentation des charges générales d’exploitation (+25,4 %) et des frais de personnel (+8,8 %), qui pourrait être attribuée aux effets de la dernière loi sur les CDI/CDD.
Attijari Bank au 30 juin 2025 révèlerait, à notre avis, un modèle économique en pleine mutation, où la sécurité l’emporte sur l’agilité. Si les chiffres de façade sont rassurants, une lecture plus profonde montre des zones de vulnérabilité structurelle.
Le Produit Net Bancaire (PNB) affiche en effet une progression de +2,0 % (356,5 MDT). À première vue, c’est une croissance. En réalité, c’est une performance décevante si on la compare à l’inflation et à l’évolution du secteur.
Manifestement donc, la croissance ne vient plus du cœur de métier (le crédit). Elle est portée artificiellement par les revenus du portefeuille d’investissement (+32,6 %). La banque délaisse sa fonction primaire d’intermédiation. Si l’on retire les revenus financiers liés aux titres d’État, la croissance organique de la banque est quasi nulle. C’est une performance « passive » qui dépend de la capacité d’endettement de l’État tunisien plutôt que de la vitalité des entreprises.
– Analyse du ciseau
Une analyse, dite du « ciseau », dirait que lorsque vos revenus progressent de 2 % et vos dépenses de 25 %, votre efficacité opérationnelle se dégrade violemment. Le coefficient d’exploitation (Cost-to-Income) se détériore, indiquant que la banque génère ses profits à un coût de plus en plus élevé.
Cette dérive suggère, soit une perte de contrôle sur les coûts fixes, soit une structure trop lourde pour un environnement de croissance faible. Attijari Bank deviendrait ainsi une « machine lourde » dont la rentabilité est grignotée de l’intérieur ? Les dirigeants de la banque ne répondront pas !
Une question se pose encore à propos de la politique de provisionnement de savoir si cela est de la prudence réelle, ou « nettoyage » forcé ? La banque a en effet consenti un effort de provisionnement massif (93,4 MDT de provisions collectives).
L’aspect positif de cette affaire, c’est la solidité du bilan qui est renforcée. La banque est « propre » et protégée contre les chocs futurs. L’aspect critique est que ce provisionnement agressif, imposé par les nouvelles circulaires de la BCT, pèse directement sur le résultat net (-3,5 %). Et on peut se demander si ce « nettoyage » du bilan ne viendrait pas compenser une dégradation latente de la qualité de la signature des clients, masquée jusqu’ici par des conditions plus souples. La stagnation des crédits signifierait-elle que la banque n’a plus confiance dans la capacité de remboursement du secteur privé ? La banque y répondra-t-elle ?
– Un RN de 75 MDT, et un dividende qui baisse
Autre critique que le management d’Attijari nous passera malgré les tensions, est que la rentabilité des fonds propres (ROE) comporte un risque du tassement. Bien que le capital social ait été porté à 250 MDT, la baisse du résultat net ne signifierait-elle pas mécaniquement que le rendement pour l’actionnaire diminue ? Le paradoxe est que la banque demande plus de capital à ses actionnaires (augmentation de capital) mais leur offre un profit total moindre.
Le conseil d’administration d’Attijari Bank Tunisie a en effet annoncé un bénéfice net d’environ 75 MUSD à fin décembre 2025, contre près de 75,1 MUSD un an plus tôt. Or, le conseil d’administration propose le versement d’un dividende de 4,200 dinars par action (environ 1,36 dollar), contre 5 dinars (environ 1,62 dollar) au titre de l’exercice précédent.
En conclusion de ce passage critique, force est de constater que pour un investisseur, Attijari Bank offre désormais une sécurité maximale (solvabilité, liquidité) mais au prix d’une stagnation de la création de valeur. Attijari Bank, au 30 juin 2025, est une institution qui se « bunkerise« . Elle sacrifierait sa croissance et son rôle de moteur économique pour protéger son bilan.
– Le Contre-Discours : Une Prudence Dictée par le Marché ?
Face à ces chiffres, la direction d’Attijari Bank pourrait opposer une lecture plus nuancée de sa stratégie. Si l’exposition aux Bons du Trésor (BTA/BTCT) progresse, la banque pourrait objecter qu’elle reste structurellement bien en deçà des banques publiques. Pour Attijari, ce n’est pas une stratégie de facilité, mais une gestion de trésorerie prudente dans un système financier où l’État reste le principal demandeur de levées de fonds.
Pour l’atonie du marché concernant la stagnation des crédits (-0,2 %), l’argument est celui de la demande et non de l’offre. Dans un climat économique morose, les projets d’investissement viables se raréfient. Prêter pour prêter, au risque de dégrader la qualité du portefeuille (hausse des créances accrochées), serait une faute de gestion.
Or, « si Attijari Bank subit réellement un marché atone que ses concurrents publics saturent par la dette souveraine, le défi pour une banque privée est de réfléchir « out-of-the box » et de retrouver des relais de croissance hors de cette dualité d’État vs Marché stérile en projets bancables. La véritable question pour cette banque de renom « n’est plus sa solidité, certes incontestable, mais sa capacité à réinventer l’appétit pour le risque dans une économie qui en manque singulièrement. »








