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Réforme du statut de la BCT : L’illusion de souveraineté amènera-t-elle au sabordage monétaire ?

L’effervescence ne retombe pas. Après l’audition fleuve de la Commission des finances le 8 avril 2026, les déclarations médiatiques croisées ont pris le relais, transformant la réforme de la loi n°35 de 2016 en un véritable baril de poudre.

La Banque Centrale de Tunisie (BCT) n’est plus seulement l’institut d’émission, elle est devenue le champ de bataille où s’affrontent deux visions de l’État qui semblent irréconciliables. Il est d’autant légitime de s’interroger sur le timing de l’annonce, la veille de la participation de la Tunisie (Gouverneur de la BCT et ministre de l’Economie et de la Planification) aux réunions du Printemps des institutions de Bretton Woods ! Avec quels discours, ministre et surtout gouverneur vont expliquer cette situation rocambolesque aux bailleurs de fonds, pour ensuite parler financements et partenariats?

–          Vers un tournant institutionnel majeur ?

La souveraineté financière ne se décrète pas par une loi autorisant une création monétaire débridée. Elle se construit par la force d’une économie compétitive et productive.

En affaiblissant l’institution monétaire, sous le coup de la colère ou de l’urgence budgétaire, les législateurs risquent de fragiliser durablement la seule instance qui garantit encore la valeur résiduelle du dinar. La Tunisie ne peut se payer le luxe d’une souveraineté de façade, qui se solderait par une faillite monétaire réelle.

Entre la volonté politique de reprendre la main sur la « planche à billets », pour éponger les déficits et les mises en garde alarmistes des technocrates, la Tunisie joue en fait son avenir macroéconomique sur un coup de dés législatif.

La Commission de l’ARP a sagement décidé de solliciter l’avis officiel de la BCT et du Conseil de la concurrence. Elle gagnerait toutefois à étendre cette consultation aux intervenants techniques, financiers et économiques. Car le débat de fond, lui, semble déjà tranché dans l’arène publique : la Tunisie veut-elle une banque centrale partenaire du développement, ou une simple caisse de dépôts pour le ministère des Finances ?

–          La BCT dans le collimateur : grief personnel contre la loi ?

Les interventions parlementaires observées depuis le 8 avril révèlent un malaise qui dépasse de loin le cadre technique.

Pour une partie de la classe politique, la BCT est perçue comme une « tour d’ivoire » déconnectée des réalités sociales, coupable d’avoir asphyxié l’investissement par une politique de taux directeurs élevés destinée à contenir une inflation importée.

En apparence, ce constat est juste. Cependant, derrière les arguments de « souveraineté monétaire », se cache une critique acerbe, des hommes et des méthodes de la dernière décennie. En s’attaquant aux fondements juridiques de l’autonomie pour sanctionner une gestion humaine ou une conjoncture difficile, les députés s’exposent au risque de « jeter le bébé avec l’eau du bain ».

Détricoter une loi organique protectrice pour résoudre un différend de gouvernance, est un pari dangereux.

La littérature économique nous enseigne que l’indépendance n’est pas un privilège corporatiste, mais un « ancrage de crédibilité ». En brisant cet ancrage pour obtenir un gain politique immédiat, le législateur fragilise la confiance des investisseurs et des partenaires internationaux pour les vingt prochaines années.

–          Le spectre de la dominance budgétaire

Le cœur du projet est révolutionnaire, mais au sens sismique du terme. Il s’agit, d’abord, de permettre à la BCT d’acheter directement des titres du Trésor à un taux préférentiel de 1 %. L’objectif est de ramener le coût de la dette (actuellement situé entre 9 % et 10 % selon les députés) à des niveaux dérisoires. Si l’intention est de soulager le budget des 27 milliards de dinars en besoins de financement pour l’exercice 2026 est comptablement séduisante, elle ignore un principe fondamental : la monnaie ne peut se substituer aux réformes réelles.

Injecter massivement des liquidités pour financer des dépenses publiques courantes (salaires, subventions) sans contrepartie de croissance productive, conduit inévitablement à une « dominance budgétaire ».

Dans ce schéma, tous les équilibres, déjà fragiles, seraient dynamités. La politique monétaire devient alors l’esclave des besoins du Trésor. L’indépendance de la BCT s’évapore au profit d’une gestion court-termiste du déficit. Le pouvoir d’achat des Tunisiens est sacrifié sur l’autel d’une inflation qui pourrait redevenir incontrôlable, le dinar perdant alors sa fonction de réserve de valeur. En résumé, c’est un véritable « Apocalypse Now » économique.

–          L’illusion du refinancement et l’effet d’éviction

Autre mesure phare proposée par des députés, elle consiste à autoriser la BCT à racheter les dettes publiques détenues par les banques commerciales. L’argumentaire politique est simple, celui de « libérer » les banques de leurs créances sur l’État pour qu’elles prêtent enfin aux PME. Pourtant, l’analyse des mécanismes de transmission monétaire en Tunisie suggère un effet pervers, en l’occurrence l’institutionnalisation d’une rente de situation.

En garantissant aux banques privées que la BCT « nettoiera » systématiquement leurs bilans de leurs titres publics, on les encourage à continuer de prêter à l’État plutôt qu’au secteur privé. Pourquoi, dès lors, une banque prendrait-elle le risque de financer une start-up ou une industrie agroalimentaire, si elle peut placer ses fonds sans risque auprès du Trésor, avec la certitude d’un rachat par la Banque centrale ? L’effet d’éviction, qui paralyse déjà l’économie réelle, risque d’être gravé dans le marbre de la loi.

–          Quelles alternatives pour sortir de l’impasse ?

Comme l’ont reconnu lucidement certains députés, « casser le thermomètre ne fera pas baisser la fièvre ». Pour éviter le sabordage monétaire, des pistes structurelles existent et auraient pu être explorées afin de traiter les causes profondes de la crise plutôt que ses symptômes.

La première étape consisterait à instaurer un « mandat dual », inspiré du modèle de la Réserve fédérale américaine (Fed). En inscrivant légalement l’obligation pour la BCT de viser simultanément la stabilité des prix et le soutien au plein emploi, l’institution ne serait plus perçue comme un frein à l’activité, mais comme un partenaire responsable de la dynamique du marché du travail. Cette évolution permettrait de sortir de la rigueur monétaire pure pour adopter une approche plus équilibrée, où chaque décision de taux est pesée à l’aune de son impact sur l’investissement productif.

Par ailleurs, la réforme des entreprises publiques (EEP) demeure le véritable nœud gordien de l’économie tunisienne. Le besoin de financement massif de l’État provient en grande partie des déficits abyssaux de ces structures. Bien que cette réforme soit politiquement coûteuse et lente à porter ses fruits, elle représente la seule voie viable pour réduire durablement la pression sur le budget à la source.

Enfin, l’intégration de l’économie informelle par une digitalisation, généralisée et agressive, constitue un levier majeur. Le recours à la « planche à billets » devient inutile, si l’on parvient à capter les milliards de dinars qui circulent actuellement hors du circuit bancaire. Une politique de « guerre au cash » et une dématérialisation généralisée des paiements permettraient de renflouer les liquidités bancaires de manière saine, sans alimenter la spirale des prix.

–          Légiférer par l’innovation

Les députés auraient pu mettre en place des mécanismes pour renforcer la BCT tout en l’orientant vers le développement économique. Cela aurait été plus rentable que de réduire son rôle à une simple fonction de financement du déficit, une réforme ambitieuse transformerait cette autonomie en un levier stratégique pour la croissance nationale.

Pour soutenir concrètement les secteurs vitaux, la BCT pourrait instaurer des « fenêtres de refinancement ciblées » à des conditions préférentielles. Plutôt que d’injecter des liquidités indifférenciées, la Banque centrale offrirait des taux très bas aux banques commerciales, à la condition stricte que ces fonds soient fléchés vers des projets de souveraineté alimentaire, de transition énergétique ou d’innovation technologique. Cette politique d’intelligence monétaire permettrait d’orienter le capital vers l’économie réelle sans céder à la facilité de la « planche à billets ».

Parallèlement, le renforcement de l’indépendance de la BCT doit s’accompagner d’une régulation plus ferme du secteur bancaire privé. Une banque centrale forte devrait avoir le pouvoir d’encadrer les marges d’intermédiation et d’imposer des mécanismes de partage de risque pour les PME. Enfin, l’institutionnalisation d’un conseil de coordination entre les politiques monétaire et budgétaire permettrait d’aligner les réformes structurelles de l’État avec la stabilité monétaire.

Se pose enfin une question aux députés : ne trouvent-ils pas incohérente la présence d’au moins trois représentants du gouvernement au sein du Conseil d’administration de la BCT (ministère des Finances, ministère du Développement économique ou assimilé, président du Conseil du Marché Financier – CMF) ? C’est une véritable entorse à l’indépendance et à la séparation des pouvoirs, laquelle, par définition, n’empêche pas le travail collaboratif dans l’intérêt suprême de l’État. À bon entendeur !

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