Il y a un demi-siècle, la Tunisie se vantait de sa transition démographique. Bourguiba avait imposé le planning familial avant tous ses voisins, et le pays célébrait cette modernité comme une victoire civilisationnelle. Cinquante ans plus tard, la victoire nous éclate à la figure. Nous détenons désormais le record du Maghreb en matière de baisse de la fécondité, et personne, dans nos institutions, ne semble vouloir lire la facture qui arrive.
Selon une analyse récente de l’Institut national d’études démographiques (Ined), l’indice synthétique de fécondité tunisien s’établit à 1,53 enfant par femme en 2024. Comparons. Le Maroc tourne à 1,97, l’Algérie à 2,61. Nous avons été les premiers du Maghreb à passer sous le seuil de remplacement des générations de 2,1 enfants, et nous restons les premiers à dévisser. Sauf que, cette fois, il n’y a pas de médaille à la clé.
– Une jeunesse qui ne se marie plus, ne travaille pas et ne fait plus d’enfants
Les chiffres disent une chose simple. Entre 2014 et 2024, le célibat a explosé chez les moins de 40 ans. Nos jeunes ne se marient plus, ou se marient tard, et donc ne font plus d’enfants au calendrier d’antan. Les jeunes femmes représentent 60 % des effectifs de l’enseignement supérieur, ce qui devrait être une fierté nationale. Sauf qu’elles peinent ensuite à trouver un emploi stable, et qu’une fois mère, la fragilité de leur parcours professionnel les rattrape. Le pays a investi dans leur éducation puis leur tourne le dos sur le marché du travail. Curieuse façon de bâtir un avenir.
Un détail mérite d’être souligné. Contrairement au Maroc, la Tunisie a même légèrement réduit son recours à la contraception ces dernières années. Ce n’est donc pas la pilule qui fait moins d’enfants, c’est le mariage qui se fait tard ou pas du tout. Le problème n’est pas médical, il est économique et social. Il a donc une solution, à condition de la chercher.
– 17 % des Tunisiens ont plus de 60 ans, et ce n’est que le début
La part des plus de 60 ans est passée de 8 % en 1997 à 17 % en 2024. En une génération, elle a plus que doublé. L’âge médian atteindra 35,8 ans en 2029. Le pays vieillit, et il vieillit plus vite que ses voisins. Cette dynamique heurte de plein fouet notre système de retraite par répartition, ce mécanisme fragile par lequel les actifs d’aujourd’hui paient les pensions des retraités d’hier, en attendant que ceux de demain financent les leurs. Sauf que, demain il n’y aura pas assez d’actifs.

– La CNSS et la CNRPS, deux caisses au bord du gouffre
La Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS) du secteur privé a creusé un déficit de 1,2 milliard de dinars sur la seule année 2024. La Caisse nationale de retraite et de prévoyance sociale (CNRPS) du secteur public en a aligné 708 millions. Le déficit cumulé des deux caisses dépasse les 2,5 milliards de dinars fin 2025. La dette de la seule CNSS est passée de 2,82 milliards de dinars en 2020 à 5,35 milliards en 2022. Le rythme est en accélération.
Le cœur du problème tient en un chiffre. Dans les années 1990, la CNRPS comptait 7 cotisants pour 1 retraité, la CNSS 8 pour 1. Aujourd’hui, on est à 2 pour 1 dans le public et 3 pour 1 dans le privé. La CNRPS pourrait atteindre 1,1 actif pour 1 retraité dès la décennie qui vient. À ce stade, ce n’est plus une caisse de retraite, c’est une œuvre de charité.
– L’informel, les mauvais payeurs et l’espérance de vie
À ce choc démographique s’ajoutent trois plaies que nous connaissons depuis longtemps mais que nous traitons, depuis aussi longtemps, avec la même indifférence. Près de 45 % de la population active travaille dans le secteur informel, donc ne cotisent pas. Les entreprises ne règlent pas leurs créances sociales en temps voulu, et personne ne court vraiment derrière. L’espérance de vie atteint désormais 77 ans, ce qui allonge mécaniquement la durée de versement des pensions sans qu’on ait revu les paramètres du système en parallèle.
Les réformes existent, le courage politique manque
Plusieurs pistes sont sur la table depuis des années. Le relèvement de l’âge de départ à la retraite à 62 ans a déjà été tenté, il a offert deux ans de répit avant que le déficit ne reprenne sa course. L’unification des deux caisses est un beau projet sur papier, sauf qu’il suppose l’apurement préalable par l’État de 8 milliards de dinars de dettes inter-caisses, ce qu’aucun ministre des Finances ne veut signer. La création d’une structure centralisée à plusieurs entités spécialisées circule depuis des années dans les colloques. Et bien sûr, il y a l’option du système mixte, répartition plus capitalisation, qui ferait hurler les syndicats avant même d’avoir été présentée.
Le débat technique existe, les économistes connaissent les solutions, les démographes les ont écrites. Ce qui manque, c’est la volonté politique de prendre la parole, d’expliquer aux Tunisiens que le contrat social actuel n’est pas tenable, et d’arbitrer entre des options qui sont toutes désagréables.
Le compte à rebours a commencé
La Tunisie est à un tournant. La baisse de la fécondité, jadis présentée comme une victoire de la modernité, est devenue le plus grand défi structurel des cinquante prochaines années. Le pacte entre les générations vacille, et nos caisses sociales sont les premières à le payer. Le moment où la CNRPS ne pourra plus honorer ses pensions à temps n’est pas lointain. Le jour où il arrivera, personne ne pourra dire qu’il n’avait pas été prévenu.
Reste à savoir si nos dirigeants auront le courage de regarder en face un dossier qu’ils ont jusqu’ici préféré refiler à la décennie suivante. Le luxe du report, lui aussi, est en voie d’extinction.
– Des caisses trop déficitaires qui s’améliorent, mais jusqu’à quand ?
Les chiffres officiels donnent la mesure du gouffre. Selon le rapport sur les entreprises publiques annexé au projet de loi de finances 2025, la CNSS devrait clôturer l’exercice 2023 sur un déficit de 911 millions de dinars et la CNRPS sur un trou de 614 millions, soit un milliard et demi de dinars de pertes pour les seules caisses de retraite. La trajectoire est éloquente. En deux ans, le déficit de la CNRPS a quadruplé, passant de 158 millions en 2021 à près de 600 millions dès 2022, sous l’effet d’un ciseau implacable où les pensions à verser grimpent plus vite que les cotisations encaissées. La CNSS, elle, ne couvre plus que 78 pour cent de ses charges d’exploitation par ses recettes.
Seule la CNAM, l’assurance maladie, affiche un excédent, mais largement alimenté par des transferts en provenance des autres caisses, une circulaire d’octobre 2023 ayant organisé le versement à son profit de la moitié de certains fonds revenant à la sécurité sociale. Autrement dit, l’équilibre apparent du système masque une cavalerie comptable où une caisse renfloue celles qui sombrent. Derrière ces écritures, c’est la promesse faite aux retraités de demain qui se fissure.








