L’édition 2025 de l’Indice de l’industrialisation en Afrique, publiée par la Banque africaine de développement, classe les 54 pays du continent sur la période 2010 à 2024, avec un score allant de 0 à 1. Une précision s’impose d’emblée. Le rapport porte le millésime 2025, qui est son année de publication, mais les données qu’il contient s’arrêtent à 2024, dernière année mesurée. Tous les scores cités ici se rapportent donc à 2024.
Pour la première fois depuis la création de l’indice, le Maroc dépasse l’Afrique du Sud et devient l’économie industrielle la mieux classée du continent. L’Afrique du Sud, longtemps en tête, recule à la deuxième place sur fond de déclin progressif de sa compétitivité industrielle. Le haut du classement s’établit ainsi : Maroc à 0,8415, Afrique du Sud à 0,8396, Égypte à 0,7827 et Tunisie à 0,7760. Ces quatre pays forment, selon le rapport, un groupe d’économies de premier plan dans le secteur manufacturier africain, qui continuent de surpasser largement leurs pairs. Viennent ensuite Maurice à 0,6731, l’Algérie, l’Eswatini, le Sénégal, la Namibie et la Côte d’Ivoire pour compléter le top 10.
Au niveau régional, l’Afrique du Nord s’affirme comme la sous-région la plus avancée, suivie de l’Afrique australe, de l’Afrique centrale, de l’Afrique de l’Ouest et de l’Afrique de l’Est.
– La Tunisie : score et position
La Tunisie occupe la quatrième place africaine, avec un score de 0,7760, dans le quintile supérieur. Elle a perdu une place au profit de l’Égypte, qui l’a dépassée en 2020 pour s’installer durablement au troisième rang. Le rapport note toutefois un point encourageant. La Tunisie affiche une tendance à la hausse depuis 2022, réduisant l’écart avec l’Égypte. Son score est passé de 0,7623 en 2022 à 0,7751 en 2023, puis 0,7760 en 2024.
Fait notable, la Tunisie figure parmi les toutes premières économies du continent malgré une taille et une dotation en ressources bien inférieures à celles de ses concurrents directs.
– Pourquoi ce classement : les forces de la Tunisie
L’indice repose sur trois dimensions pondérées différemment, la performance comptant pour la moitié de la note, les déterminants directs pour un tiers et les déterminants indirects pour un sixième.

La force principale de la Tunisie tient à sa dimension performance, c’est-à-dire sa capacité à produire et exporter des biens manufacturés. Sur ce sous-indice, qui pèse le plus lourd, la Tunisie se classe troisième de toute l’Afrique avec 0,7304, derrière l’Afrique du Sud à 0,7695 et le Maroc à 0,7755, mais devant l’Égypte à 0,7041. C’est ce qui explique son maintien dans le quatuor de tête. Il est généralement admis que le tissu manufacturier tunisien est diversifié et tourné vers l’exportation, à la différence de nombreux pays africains dépendants des matières premières, même si le rapport ne détaille pas la composition sectorielle des exportations tunisiennes.
Sur les déterminants directs, à savoir le capital, l’investissement privé, le crédit, l’éducation et les infrastructures, la Tunisie reste solide, avec un score de 0,8179, ce qui la place dans le groupe de tête continental.
– Ce qui a manqué à la Tunisie pour viser le sommet
Le verdict est sans appel et il dérange. La Tunisie ne plafonne pas au quatrième rang par manque de talent industriel, mais par incapacité à entretenir l’écosystème qui rend ce talent productif. Le point de rupture se situe sur la troisième dimension de l’indice, les déterminants indirects, qui mesurent l’environnement des affaires, la sécurité, l’état de droit et surtout la stabilité macroéconomique, dette publique et inflation comprises. Sur ce sous-indice, la Tunisie n’obtient que 0,8289, et le chiffre brut masque une tendance autrement plus inquiétante. Ce score atteignait 0,8657 en 2010. En quatorze ans, le pays a donc reculé, pendant que le Maroc et l’Afrique du Sud se maintenaient au-dessus de 0,93, respectivement à 0,9296 et 0,9324. Autrement dit, là où les leaders consolidaient leur socle, la Tunisie laissait le sien s’effriter.
Trois facteurs expliquent ce surplace, et aucun n’est rassurant.
D’abord, la dérive macroéconomique. L’indice intègre l’encours de la dette publique et l’inflation, et le rapport est explicite sur leur effet. Une dette publique élevée a un effet dissuasif sur l’investissement et le développement industriel, tandis que la stabilité des prix demeure un indicateur essentiel pour attirer les capitaux et développer l’activité manufacturière. Le recul du sous-indice indirect tunisien est cohérent avec une dégradation de ce cadre, même si le rapport ne publie pas les valeurs annuelles de dette et d’inflation propres à la Tunisie. Il reste qu’un pays qui laisse filer ses équilibres budgétaires sabote, presque mécaniquement, l’attractivité de son industrie. Le diagnostic est moins celui d’un accident que celui d’un renoncement prolongé.
Ensuite, l’immobilisme de la performance elle-même. Le score industriel tunisien a légèrement reculé sur la longue période, passant de 0,7327 en 2010 à 0,7304 en 2024. Le chiffre semble stable, et c’est précisément le problème. Dans une compétition où les autres avancent, faire du surplace équivaut à reculer. Le Maroc, lui, a transformé son appareil productif. Le rapport attribue sa première place à la modernisation soutenue de son système productif, à la diversification de ses exportations et à la mise en œuvre effective de sa politique industrielle. Il est par ailleurs généralement admis que cette montée en gamme s’est appuyée sur les filières automobile et aéronautique, un point qui relève du contexte connu et non du rapport. Pendant que Rabat construisait des chaînes de valeur nouvelles, Tunis se contentait de gérer l’existant, sans stratégie de rupture visible.

Enfin, et c’est le plus accablant, la Tunisie possédait les cartes pour mieux faire. Elle dispose d’un secteur manufacturier exportateur, d’une main-d’œuvre qualifiée et d’un niveau d’éducation qui la maintiennent dans le groupe de tête sur les déterminants directs, à 0,8179. Le talent est là, les compétences aussi. Ce qui a manqué, c’est la volonté politique de transformer ces atouts en élan, et la discipline de préserver le cadre macroéconomique qui les valorise. La différence avec le Maroc ne tient donc pas à la matière première humaine ou industrielle, où les deux pays sont comparables, mais à la gouvernance économique d’ensemble. Le Maroc a combiné performance en hausse, déterminants directs renforcés et stabilité macroéconomique préservée. La Tunisie a laissé le climat institutionnel et budgétaire se dégrader, neutralisant ses propres forces.
En somme, le quatrième rang tunisien n’est pas une consécration, c’est un avertissement. Il consacre un pays qui vit sur un héritage industriel sans le faire fructifier, et qui voit ses concurrents le dépasser non parce qu’ils sont mieux dotés, mais parce qu’ils sont mieux gouvernés. Sans redressement macroéconomique et sans véritable ambition de montée en gamme, la Tunisie risque moins de rejoindre le podium que de glisser, à terme, hors du quatuor de tête.








