AccueilLa UNETunisie : L’art de la corde raide financière ou le grand frisson...

Tunisie : L’art de la corde raide financière ou le grand frisson des 100 jours de devises

Le mythe « les femmes et les enfants d’abord », né du naufrage du Birkenhead en 1852 et immortalisé par le film « Titanic », veut que l’équipage se sacrifie pour sauver les plus vulnérables. En haute mer comme en haute finance, l’altruisme est pourtant l’exception. À Tunis, depuis son siège de la Banque Centrale (BCT) dont l’architecture évoque superbement la proue d’un paquebot, le Gouverneur tente de manœuvrer face à la tempête. Gesticulations techniques, innovations de circonstance et pilotage à vue …  Les autorités monétaires nationales multiplient les virages de bord pour maintenir le navire Tunisie à flot face à la crise des financements extérieurs. Mais les marchés internationaux n’aiment ni les eaux troubles, ni l’incertitude macroéconomique. La visibilité des politiques est un sésame qui ouvre les portes des financements.

Car, entre épuisement des réserves, torpilles budgétaires et raréfaction des bailleurs de fonds traditionnels, la marge de manœuvre s’est rétrécie.

–          Analyse d’une navigation de crise où l’art de la débrouille ne peut plus tenir lieu de cap

Les couloirs de marbre crème du siège de la BCT, qui surplombent l’avenue Mohammed V, bruissent d’une activité feutrée mais électrique. En ce milieu d’été, le mercure de l’économie tunisienne est en hausse. Il faudrait administrer le remède. Mais pas celui de cheval. Pourtant, il se joue l’un des actes les plus décisifs de la trajectoire macroéconomique tunisienne contemporaine.

Un chiffre capte tous les regards, agité comme un talisman ou redouté comme un couperet : 100 jours !

Cent jours de couverture des importations. C’est le seuil de sécurité historique, la ligne de flottaison psychologique en deçà de laquelle un pays bascule, aux yeux des marchés, de la catégorie des économies en transition résilientes à celle des nations en situation de haute vulnérabilité financière.

Au 8 juillet 2026, le compteur de la BCT affichait précisément 98 jours, correspondant à un stock d’avoirs nets en devises de 24 858 millions de dinars tunisiens (MDT). Un niveau inconfortable alors que se profilait une échéance redoutable, celle du remboursement d’un Eurobond de 700 millions d’euros contracté par l’État tunisien sur les marchés internationaux. Face à ce mur de la dette, Tunis a sorti de sa manche une stratégie de substitution financière millimétrée, révélant la doctrine économique actuelle du pays.

–          La manœuvre de juillet ou le jeu de chaises musicales monétaires

Pour comprendre le tour de force opéré par les technocrates, il faut observer la balance des flux exceptionnels de ce mois de juillet. Sortir 700 millions d’euros en une seule fois équivaut à amputer instantanément les réserves de change de près de 2 380 millions de dinars. Sans contrepoids, le stock de devises aurait plongé sous les 90 jours de couverture. Cela aurait ouvertement contredit les prévisions de la présidence, qui annonçait dans un communiqué officiel un niveau de 103 jours de couverture des importations, alors qu’il était sous la barre des 100 jours. Mais, surtout, pareille chute aurait ouvert la porte aux spéculations sur le dinar et à une dégradation de la note souveraine par les agences de notation internationales. Les précédents épisodes nous enseignent que c’est le cas.

La riposte s’est orchestrée loin des places financières occidentales. En l’espace de quelques semaines, la Tunisie a sécurisé deux lignes de crédit majeures auprès d’institutions multilatérales régionales : 500 millions d’euros de la part de l’Afreximbank (la Banque africaine d’import-export) et 312 millions de dollars octroyés par le Fonds Monétaire Arabe (FMA).

Traduits en monnaie nationale, ces deux apports combinés représentent une entrée d’argent frais d’environ 2 683 MDT. Le calcul comptable est limpide puisque l’impact du remboursement de la dette extérieure est non seulement neutralisé, mais la Tunisie dégage un solde net positif de presque 300 MDT.

Grâce à cette ingénierie de lissage, le niveau des réserves se redresse immédiatement pour se stabiliser, selon nos calculs, à environ 99,2 jours de couverture. À l’épaisseur d’un trait de crayon près, la ligne de sécurité des 100 jours est préservée.

Le pire est évité. Durablement ? Plutôt momentanément.

–          Le choix entre le Sud global ou tourner le dos au FMI

Au-delà des mathématiques financières, cette opération met en lumière un virage géopolitique majeur. Pourquoi la Tunisie s’est-elle tournée vers l’Afreximbank et le FMA plutôt que d’émettre de nouvelles obligations sur les marchés financiers classiques ou  sceller un accord de confirmation de crédit avec le Fonds Monétaire International (FMI) ?

Le premier facteur est le coût prohibitif de l’argent. Avec la hausse généralisée des taux d’intérêt mondiaux menée par les grandes banques centrales et la prime de risque élevée attachée à la signature tunisienne, lever des fonds sur les marchés de capitaux classiques aurait obligé Tunis à accepter des taux d’intérêt frôlant l’usure, probablement supérieurs à 10 %. Une véritable folie budgétaire.

Le second facteur tient à la souveraineté. Les négociations avec le FMI, bien que suspendues à plusieurs reprises, butent invariablement sur les exigences de réformes structurelles profondes, avec notamment la restructuration drastique des entreprises publiques tunisiennes et la levée brute des subventions sur les produits de première nécessité et les carburants. Face au risque politique de fracture sociale, les autorités tunisiennes ont privilégié la « solidarité Sud-Sud ». Les institutions régionales africaines et arabes imposent certes des conditions strictes de remboursement, – le cas de l’Afreximbank restera dans les annales comme un cas d’école d’une opération financière abracadabresque – mais elles s’adaptent davantage au calendrier politique intérieur des réformes tunisiennes sans imposer de thérapie de choc macroéconomique.

–          Le mirage de l’endettement circulaire ou les risques de la « dette pour la dette »

Si l’analyse technique de court terme salue l’efficacité du bouclier monétaire déployé par la BCT, les observateurs indépendants et les analystes financiers ne cachent pas leur inquiétude quant aux perspectives à moyen terme. Ce procédé porte un nom en économie. Il s’agit du refinancement permanent, ou plus trivialement, l’art de couvrir la dette par la dette.

Il faut bien comprendre qu’emprunter à l’Afreximbank et au FMA pour rembourser un Eurobond ou maintenir un matelas de devises en apparence stable autour des cent jours ne réduit pas la dette de la Tunisie. Cela en déplace simplement la maturité et en modifie les créanciers. Ce mécanisme expose le pays à un triple risque majeur.

Il s’agit d’abord d’un effet « boule de neige » budgétaire qui fait gonfler le stock global de la « debt » publique. Chaque année, la part du budget de l’État consacrée au service de la dette grappille du terrain sur les dépenses d’investissement, privant des secteurs vitaux comme la santé, les infrastructures de transport et l’éducation de financements cruciaux.

À cela s’ajoute le coût réel caché de ces prêts régionaux qui, loin d’être des concessions gratuites, restent indexés sur des taux internationaux élevés augmentés d’une marge commerciale. Leurs maturités courtes, aux alentours de 5 ans, risquent d’ailleurs de bâtir un nouveau goulot d’étranglement financier pour la période 2030 – 2032 sous prétexte d’éviter le mur de 2026. En l’absence d’indications transparentes sur les coûts réels de ces crédits, la situation s’apparente à ce que l’expression populaire tunisienne résume par « un chat dans un sac ».

Enfin, cette stratégie pose la question fondamentale de la qualité de la devise. Alors qu’une réserve de change robuste se construit historiquement de manière « organique » sur des excédents commerciaux, des flux touristiques et les transferts des Tunisiens Résidents à l’Étranger (TRE), la devise empruntée n’est ici qu’un dépôt de passage dans les coffres de la banque centrale, portant en elle une date d’expiration inéluctable.

–          L’été de tous les espoirs avant l’automne des réformes ?

L’horizon de court terme offre néanmoins des motifs d’optimisme. En ce mois de juillet 2026, la Tunisie entre dans le pic de sa saison touristique. Les hôtels de Hammamet, de Djerba et de Sousse affichent des taux de remplissage particulièrement encourageants, et l’arrière-saison, si elle suit la tendance des dernières années,  s’annonce prometteuse.

Parallèlement, l’afflux traditionnel de devises apporté par la diaspora tunisienne revenue passer l’été au pays bat son plein, s’inscrivant dans la continuité de l’effort constant que les TRE déploient tout au long de l’année. Cette manne financière saine et organique mérite d’être valorisée, tout comme cette population qui requiert davantage d’attention et de reconnaissance collective.

Ces rentrées vont mécaniquement venir gonfler le stock de la BCT dans les semaines à venir. Il est hautement probable que vers septembre 2026, la Tunisie repasse confortablement au-dessus de la barre symbolique des 102 ou 105 jours de couverture des importations, offrant un répit bienvenu aux décideurs politiques.

Cependant, le calme apparent du marché des changes ne doit pas masquer l’urgence de la situation structurelle. L’ingénierie financière a ses limites et on ne peut indéfiniment remplacer des obligations de long terme par des lignes de crédit de moyen terme. Pour pérenniser sa stabilité, la Tunisie devra impérativement relancer ses moteurs d’exportation traditionnels. La reprise durable de la production de phosphate, le soutien aux industries manufacturières à forte valeur ajoutée (comme les composants automobiles et aéronautiques) et la transition vers une économie moins dépendante des importations d’énergies fossiles sont les seules véritables clés du coffre.

La BCT a joué son rôle de pare-chocs monétaire en ce juillet 2026. Elle continuera certainement de jouer ce rôle  » ingrat « . Elle a acheté du temps pour la nation. Il appartient désormais aux politiques publiques de transformer ce temps gagné en croissance réelle.

- Publicité-

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Réseaux Sociaux

108,654FansJ'aime
480,852SuiveursSuivre
5,135SuiveursSuivre
624AbonnésS'abonner
- Publicité -