Dans un article publié sur les colonnes du prestigieux quotidien américain « The Washington Post », le président élu de la Tunisie, Béji Caïd Essebsi, donne le la de ce qu’il envisage de faire durant son mandat à la magistrature suprême du pays. Sous le titre « Mes objectifs pour un meilleur avenir de la Tunisie », il a livré l’article que voici :
L’extraordinaire expérience politique de la Tunisie depuis le Printemps arabe a valeur d’un témoignage d’’ouverture, de tolérance et de modération que les Tunisiens doivent à leur histoire de 3000 ans en tant qu’Etat méditerranéen sillonné par les envahisseurs, les commerçants et les missionnaires de toutes sortes.
C’étaient le commerce et les échanges avec l’Europe – en particulier, avec la France et l’Italie, les plus proches voisins méditerranéens de la Tunisie – qui ont ouvert le pays aux Lumières. Le Collège Sadiki, créé au 19ème siècle, a dispensé une solide éducation bilingue pour l’élite du pays: Les sciences modernes ont été enseignées en français, et l’histoire arabe et le patrimoine islamique en arabe. Les dirigeants qui ont construit l’État après l’Indépendance de la Tunisie en 1956 étaient majoritairement des anciens de Sadiki.
Ces pionniers étaient animés par l’engagement d’ancrer la jeune République dans la modernité. Ils ont institué l’éducation universelle, l’égalité des sexes et la séparation entre la religion et l’État, de même qu’ils ont promu une solide éthique du travail dans un pays qui n’était pas pourvu de la richesse pétrolière qu’avaient d’autres pays de la région, et qui s’est avérée une bénédiction déguisée.
Ainsi, lorsque la révolution a pris d’assaut le monde arabe en 2010 et 2011, la vision de nos fondateurs a payé. Les manifestants qui ont min fin au pouvoir dictatorial corrompu de Zine Al Abidine Ben Ali et plus tard au régime islamiste du parti Al Nahda sont les fils et filles de la large classe moyenne laïque qui a été constituée au fil des décennies par la génération de l’Indépendance.
La constitution approuvée à la fois par le mouvement Ennahdha et le camp laïque après la révolution tunisienne a suivi l’exemple de celle adoptée en 1959 sous la direction du président Habib Bourguiba, le père de l’Indépendance tunisienne. Les deux constitutions sont dépourvues de velléités idéologiques, disposant que la religion du pays est l’Islam tout en affirmant le caractère civil de l’Etat.
En 2012, j’ai fondé un nouveau parti politique – Nida Tunis (L’Appel de la Tunisie) – qui avait vocation à faire pièce à Ennahdha après la victoire des islamistes aux premières élections post-révolution. Grâce à l’héritage moderniste de Bourguiba, qui nous a permis de mobiliser la grande classe moyenne éduquée, et en particulier les femmes, à voter pour nos candidats, Nida Tunis a remporté les élections législatives du 23 octobre puis le scrutin présidentiel du 21 décembre.
Remporter des élections démocratiques est, cependant, un moyen pour réaliser une fin. Pour Nidaa Tounès, et pour moi en tant que nouveau président de la Tunisie, notre objectif se décline dans trois volets corrélés: Nous devons résoudre les redoutables problèmes économiques et sociaux qui remontent à l’ère Ben Ali et qui ont été aggravés par les trois années d’une administration islamiste incompétente. Nous devons rétablir la sécurité dans un pays assailli par l’insécurité. Et nous devons renforcer notre jeune démocratie à un moment où l’espoir pour la démocratie ne parvient pas à prendre racine ailleurs dans la région.
Sur le plan économique, nous sommes confrontés au chômage élevé des jeunes, une classe moyenne en difficulté et aux disparités inacceptables du développement régional, qui divisent le pays en « nantis » dans les régions côtières et « démunis » des zones de l’intérieur. Ces défis sont exacerbés par la crise économique persistante en Europe, qui est le principal partenaire commercial de la Tunisie. Nous devons investir dans l’emploi des jeunes, notamment par la création de nouveaux emplois dans le secteur de l’économie numérique et les services. Nous devons également intégrer les régions de l’intérieur en améliorant leurs infrastructures de transport et les prestations de santé ainsi que la création d’emplois dans l’énergie solaire et les industries agricoles adaptées à ces terres arides.
Les problèmes de sécurité s’ajoutent à ces défis et affectent à la fois l’investissement étranger et national. Malgré une solide tradition, notre tourisme souffre autant que notre environnement fascinant par manque de moyens pour le protéger. Nous devons également affronter le fait que la pauvreté est le terreau du terrorisme, un phénomène nouveau pour la Tunisie. Le fléau du terrorisme aurait dû être géré de manière plus décisive par Ennahdha. Au lieu de cela, le gouvernement islamiste a fait preuve de tolérance à l’égard des prédicateurs étrangers radicaux qui attiraient des milliers de jeunes vulnérables pour les enrôler dans les rangs d’Al Qaida et de Daesh (Etat islamique d’Irak et du Levant). La même idéologie extrémiste est une motivation pour les autres les incitant à prendre les armes – facilement à la portée en raison des troubles chez le voisin libyen – contre leurs concitoyens tunisiens.
Dans notre lutte contre l’extrémisme, nous aurons besoin de suivre une stratégie à deux volets: un volet » dur », grâce à un contrôle plus strict de nos frontières et une réponse de sécurité plus robuste et technologiquement avancée, et un volet » doux », fondé sur une meilleure collecte de renseignements, et sur des efforts visant à restaurer la fonction spirituelle des mosquées et l’interdiction d’entrée en territoire national des prédicateurs étrangers.
Malgré tous ces défis, le peuple tunisien est habité par l’espoir: Nos récentes élections ont été parmi les plus impressionnantes réalisations démocratiques de ces derniers temps. Paisiblement, équitablement et en toute transparence, les Tunisiens ont voté pour la reddition de comptes. Les électeurs ont puni les islamistes pour leurs échecs en matière de gouvernance et offert aux démocrates laïques l’opportunité de résoudre les problèmes du pays.
Il a été particulièrement impressionnant pour moi en tant qu’expression de notre culture de la démocratie, que le chef du mouvement Ennahdha, Rached Ghannouchi, m’a appelé au téléphone, le mois dernier, pour me féliciter pour la victoire de Nidaa Tounès aux élections législatives. J’ai vraiment apprécié son geste et je me réjouis de travailler avec lui et tous les Tunisiens pour surmonter nos difficultés et faire de notre nation une démocratie solide.
Nous espérons que les islamistes de Tunisie continueront sur cette voie. S’ils choisissent d’être partie prenante d’un paysage politique qui fonctionne, la Tunisie prouvera au monde que, après tout, un pays arabo-musulman peut effectivement être une démocratie pleine et entière ».








