Le secteur bancaire tunisien a dégagé 1 695 millions de dinars tunisiens (MDT) de résultat net en 2025, en hausse de 7,6 %. Une santé de fer, en apparence. Le rapport annuel de la Banque Centrale de Tunisie (BCT) montre pourtant que le cœur du métier, prêter, rapporte de moins en moins, la marge d’intérêt s’est effondrée de 14,6 %, et que la rentabilité tient désormais à un seul dopant, le papier d’État.
Le métier de base ne paie plus
Le tableau 5-5 du rapport est une radiographie sans complaisance. La marge d’intérêt, la différence entre ce que les banques gagnent sur les crédits et ce qu’elles paient sur les dépôts, a chuté de 3 710 à 3 170 MDT, soit −14,6 %, après −1,8 % déjà en 2024. Le rapport en donne deux causes, la faible progression de l’activité de crédit, et « la réduction de 50 % des taux d’intérêt sur les crédits à long terme à taux fixe, conformément aux dispositions de la loi n° 2024-41 », ce coup de rabot légal sur les anciens crédits dont on parle peu et qui a coûté cher aux prêteurs. Les commissions nettes, l’autre pilier commercial, ralentissent à +1,5 %. Le rendement moyen des crédits est revenu à 8,8 % et le coût moyen des dépôts à 5 %, pour une marge d’intermédiation stable à 3,8 %, pendant que le coefficient d’exploitation se dégrade à 47,2 %, les charges, tirées par une masse salariale à +8,1 %, courant plus vite que les revenus.
Le dopant souverain
D’où vient alors la hausse du bénéfice ? D’une seule ligne, les gains nets sur portefeuille-titres, qui bondissent de 33,2 % à 3 652 MDT, portés par « l’augmentation notable des intérêts sur les bons du Trésor (+40,5 %) ». La déformation du modèle est spectaculaire, du jamais vu dans la série publiée par la BCT, les banques gagnent désormais plus sur leur portefeuille-titres, 43,4 % du produit net bancaire qu’en marge d’intérêt, 37,7 %, alors que les proportions étaient de 30,5 % contre 49,7 % en 2023. Les banques tunisiennes gagnent aujourd’hui plus en prêtant à l’État qu’en exerçant leur métier d’intermédiation. Le produit net bancaire global, 8 414 MDT à +4,9 %, doit l’intégralité de sa croissance au compartiment souverain ; sans lui, il aurait reculé, par calcul, d’environ 500 MDT.
Une rentabilité en trompe-l’œil
Cette structure a trois conséquences. Elle rend le résultat du secteur dépendant de la politique d’endettement du Trésor, qui prévoit de lever près des trois quarts de ses 27 064 MDT de besoins 2026 sur le marché intérieur, la rente est donc reconductible, c’est bien le problème. Elle expose les bilans à tout accident souverain, avec 33 231 MDT de titres de l’État en portefeuille. Et elle vide de son sens le reproche officiel fait aux banques de trop aimer le profit, leur profit est précisément ce que l’État leur verse. La solidité affichée, ratio de solvabilité à 15,1 % et Tier 1 à 12,1 %, est réelle, mais elle est adossée à un actif dont le risque est réputé nul par convention réglementaire, non par nature.
Conclusion
Le secteur bancaire tunisien ressemble à un athlète aux analyses parfaites et au régime déséquilibré. Ses muscles commerciaux fondent, marge en chute de 14,6 %, et sa masse vient d’un seul complément, le bon du Trésor. Le jour où l’État devra emprunter moins, ou plus cher, ou restructurer, les banques redécouvriront que leur vrai métier, financer l’économie, a été laissé deux ans au vestiaire. Il serait temps de s’y remettre avant d’y être contraintes.








