Le 26 mai 2026, la société Ennakl Automobiles annonçait une « Convention d’Avance en Compte Courant d’Associé pour un montant de Cinquante (50) millions de dinars et l’émission d’emprunts obligataires ordinaires sans recours à l’appel public à l’épargne pour un montant ne dépassant pas Cent (100) Millions de dinar., Les deux instruments ainsi mentionnés vont servir en prévision de la constitution de fonds en numéraire par la société pour le renouvellement de ses SBLCs (Standby Letters of Credit) déjà mises en place auprès de ses intermédiaires agrées en application de la Circulaire n°2026-04 de la Banque Centrale de Tunisie».
– Décryptage d’un « Grand pont »
Ce communiqué d’Ennakl Automobiles est en réalité assez simple une fois décodé. La société cherche à mobiliser des liquidités pour répondre à une nouvelle exigence de la Banque Centrale de Tunisie. Voici le décryptage point par point.
Le conseil d’administration valide deux moyens de lever de l’argent. D’abord, une avance en compte courant d’associé de 50 millions de dinars. Concrètement, c’est un prêt qu’un actionnaire (ou la maison mère) consent à la société, en lui versant de l’argent qu’elle remboursera plus tard. C’est rapide et souple, cela évite de passer par une banque.
Ensuite, une émission d’emprunts obligataires de 100 millions de dinars au maximum. Là, Ennakl emprunte directement auprès d’investisseurs en émettant des obligations (des titres de dette rémunérés). La précision « sans recours à l’appel public à l’épargne » signifie que ces obligations ne sont pas proposées au grand public, mais placées de façon privée auprès d’un cercle restreint d’investisseurs, généralement des institutionnels. C’est plus discret et plus rapide qu’une émission publique. Au total, la société se donne donc la capacité de réunir jusqu’à 150 millions de dinars.
– À quoi servira cet argent ?
C’est le cœur du communiqué. Ces fonds doivent permettre de renouveler ses SBLC, les Standby Letters of Credit. Une SBLC est une lettre de crédit standby, c’est-à-dire une garantie bancaire. Pour un importateur automobile comme Ennakl, c’est l’instrument qui garantit au fournisseur étranger qu’il sera payé pour les véhicules livrés. Sans ces garanties, la société ne peut pas importer.
Le déclencheur est une nouvelle règle, la Circulaire n°2026-04 de la Banque Centrale de Tunisie. Le communiqué indique qu’Ennakl doit désormais constituer des fonds en numéraire, autrement dit, immobiliser du cash en couverture de ces SBLC. Là où, auparavant, la garantie reposait sans doute davantage sur la signature bancaire, la BCT semble exiger désormais une couverture en liquidités réelles. Ennakl doit donc trouver cet argent, d’où la double levée de fonds.
Le conseil convoque une assemblée générale ordinaire le 24 juin 2026. La raison est juridique. L’avance en compte courant peut être décidée au niveau du conseil, mais l’émission d’emprunts obligataires requiert l’autorisation des actionnaires réunis en assemblée. C’est donc cette AGO qui donnera le feu vert formel à l’émission des 100 millions de dinars d’obligations.
En résumé, cela veut dire qu’Ennakl ne traverse pas une crise, elle s’adapte à un durcissement réglementaire de la Banque Centrale qui l’oblige à immobiliser davantage de cash pour garantir ses importations de véhicules. Pour réunir ce cash sans puiser dans sa trésorerie courante, elle combine un prêt d’actionnaire et un emprunt obligataire privé, et convoque ses actionnaires pour valider la partie obligataire.
Un point d’attention pour votre suivi. Cette circulaire 2026-04, si elle impose une couverture en numéraire des SBLC à l’ensemble des importateurs, pourrait concerner d’autres sociétés cotées du secteur de la distribution automobile (City Cars, Artes, UADH). Cela mériterait d’être vérifié, car ce serait alors une contrainte de liquidité sectorielle, pas un cas isolé.
– Le Groupe Amen, c’est aussi l’Amen Bank, actionnaire à 54.17 % d’Ennakl
Cette précision change l’éclairage du communiqué. Le fait que le Groupe Amen contrôle Ennakl à 54,17 pour cent, et qu’il possède aussi Amen Bank, donne tout son sens à la structure de financement choisie. Voici ce que cela implique.
Quand le communiqué parle d’une avance en compte courant d’associé de 50 millions de dinars, on sait désormais qui est très probablement cet associé. C’est le Groupe Amen, l’actionnaire majoritaire à 54,17 pour cent. Autrement dit, la maison mère prête directement 50 millions à sa filiale Ennakl. Ce n’est pas un financement externe, c’est un mouvement de trésorerie à l’intérieur du même groupe. Cela explique la rapidité et la souplesse de l’instrument, on ne négocie pas avec un tiers, on mobilise les fonds du contrôlant.
– Un possible bouclage interne au groupe
C’est le point le plus intéressant. Le Groupe Amen possède à la fois Ennakl (le distributeur automobile) et Amen Bank (la banque). Or les SBLC qu’Ennakl doit renouveler sont des garanties bancaires, mises en place auprès de ses intermédiaires agréés, c’est-à-dire des banques. Il est donc tout à fait possible qu’Amen Bank figure parmi ces banques émettrices des garanties.
Ce faisant, on aurait une boucle assez remarquable à l’intérieur du groupe. Le Groupe Amen prête à Ennakl (avance en compte courant), Ennakl constitue le cash exigé par la BCT, ce cash sert à couvrir des SBLC qui peuvent être portées par Amen Bank, elle-même filiale du même groupe. Le financement, la garantie et la distribution resteraient ainsi largement dans le périmètre Amen. Ceci est formulé au conditionnel, car le communiqué ne nomme pas les banques intermédiaires, et il faudrait le vérifier.
À côté de l’avance interne, les 100 millions d’obligations placées en privé visent sans doute à compléter par des fonds externes auprès d’investisseurs institutionnels. Le groupe ne porte donc pas seul l’intégralité de l’effort. Il met 50 millions de sa poche via l’avance, et lève jusqu’à 100 millions au-dehors via la dette obligataire.
– De l’avantage d’appartenir à un groupe intégré
L’opération illustre l’avantage d’appartenir à un groupe intégré qui détient une banque. Face à une contrainte réglementaire soudaine de la BCT, Ennakl peut s’appuyer sur l’actionnaire majoritaire pour une partie du besoin plutôt que de dépendre entièrement de financements bancaires externes ou de fragiliser sa trésorerie. C’est un atout que n’ont pas forcément ses concurrents du secteur automobile qui ne disposent pas d’un adossement bancaire comparable.
Rappelons que la circulaire BCT 2026-04 instituait une nouvelle règle majeure pour les importateurs de produits « non prioritaires ». Aux termes de cette circulaire, l’importateur doit désormais financer 100% de la valeur de son importation sur ses fonds propres. Elle interdit aussi aux banques d’accorder des crédits, d’avance ou de garantie, pour financer ces importations. Tous les modes de paiement sont concernés : crédits documentaires, remises documentaires, virements, etc. L’importateur doit avancer la totalité des fonds, ou faire comme Ennakl !








