AccueilLa UNEEntreprises publiques tunisiennes : Le rebond trompeur de 2021

Entreprises publiques tunisiennes : Le rebond trompeur de 2021

Le rapport tunisien sur les entreprises publiques pour la période 2020-2021, publié par le ministère tunisien des Finances, dressait un constat en demi-teinte. Sur un total de 114 entreprises publiques recensées, 88 ont été retenues pour l’analyse consolidée, après exclusion de 15 entités dont les comptes 2021 n’étaient pas disponibles, de 7 entreprises du secteur financier traitées à part, de 3 caisses sociales et d’une entreprise à l’arrêt. L’image qui en ressort est celle d’un assainissement comptable apparent porté par le choc des prix mondiaux des matières premières, qui ne corrige pas la fracture structurelle entre les entreprises qui captent les rentes et celles qui s’enfoncent dans les pertes.

–          Une activité dopée par le choc des prix

Les revenus d’exploitation cumulés des 88 entreprises sont passés de 26 906,4 millions de dinars tunisiens (MDT) en 2020 à 34 535 MDT en 2021, soit une hausse de 7 628,6 MDT ou 28 %. À l’échelle du pays, cela représente un secteur qui pèse 34,5 milliards de dinars de chiffre d’affaires, soit l’équivalent d’environ un quart du produit intérieur brut tunisien. Cette envolée n’est pas le fruit d’un gain de productivité, mais bien l’effet conjugué du renchérissement mondial des matières premières et de la reprise post-Covid-19. Sur les 88 entreprises retenues, 59 ont enregistré une hausse de leurs revenus.

La Société Tunisienne des Industries de Raffinage (STIR) prend la tête avec un bond de 2 880,6 MDT, soit 60,3 %, sous l’effet du prix du brut importé et de l’allocation de 2 073 MDT de subventions énergétiques nationales. La Société Tunisienne de l’Électricité et du Gaz (STEG) suit avec une progression de 23,8 % grâce au retour progressif de la demande. Le Groupe Chimique Tunisien (GCT) voit ses recettes plus que doubler avec 102,4 %, porté par les cours mondiaux du phosphate transformé. L’Entreprise Tunisienne d’Activités Pétrolières (ETAP) progresse de 60,5 % avec le démarrage du champ de Nawara. La Compagnie des Phosphates de Gafsa (CPG) bondit de 83,2 %, l’Office des Céréales gagne 17,4 %, et la Société Nationale de Distribution des Pétroles (SNDP) progresse de 11,8 %.

–          Des charges qui rattrapent mais qui ne suivent pas tout à fait

Les charges d’exploitation cumulées ont elles aussi fortement progressé, de 28 470 MDT en 2020 à 34 022,6 MDT en 2021, soit une hausse de 5 552,6 MDT ou 19,5 %. La STIR concentre à elle seule plus de la moitié de cette hausse, avec 2 847,6 MDT supplémentaires soit 61 %, liée au coût du brut importé. La STEG voit ses charges grimper de 21,2 % sous l’effet conjugué de la flambée des prix énergétiques, de la rareté du gaz naturel algérien dans le sillage du conflit russo-ukrainien, et de la dépréciation du dinar. L’Office des Céréales suit avec 19,6 % de hausse, liée au coût des intrants.

Surtout, la masse salariale du secteur reste remarquablement stable, passant de 4 113,1 à 4 175 MDT, soit une hausse de seulement 1,5 %. Cette quasi-stabilité dans un contexte de forte inflation traduit une compression nette du pouvoir d’achat des agents des entreprises publiques.

–          Un résultat d’exploitation qui repasse en positif

Mécaniquement, l’écart favorable entre la hausse des revenus à 28 % et celle des charges à 19,5 % a généré un effet ciseau. Le résultat d’exploitation cumulé des 88 entreprises est passé de -1 563,6 MDT en 2020 à +512,4 MDT en 2021, soit une amélioration de 2 076 MDT ou 132,8 %. La STEG affiche le meilleur résultat positif à 304,4 MDT, suivie du GCT à 288,6 MDT, de l’ETAP à 242,7 MDT, de la CPG à 176,2 MDT et de la STIR à 140,7 MDT.

Mais 45 entreprises sur 88 affichent toujours un résultat d’exploitation négatif, cumulant 1 211,1 MDT de pertes en 2021. Tunisair domine ce tableau noir avec -363,3 MDT, suivie de la Société des Transports de Tunis (Transtu) à -205,8 MDT, de l’Office de l’Aviation Civile et des Aéroports (OACA) à -173,1 MDT, de l’Office du Commerce Tunisien (OCT) à -108,7 MDT et de la Société Nationale des Chemins de Fer Tunisiens (SNCFT) à -100,1 MDT.

–          Le résultat net reste profondément déficitaire

Lorsqu’on intègre les charges financières et fiscales, l’amélioration s’estompe. Le résultat net consolidé des 88 entreprises est passé de -2 981,7 MDT en 2020 à -1 129,3 MDT en 2021, soit une réduction des pertes de 1 852,4 MDT ou 62 %, mais le secteur reste structurellement en perte. Le top 10 des résultats nets positifs cumule 498,4 MDT en 2021, dominé par le GCT à 133 MDT, suivi de l’Agence Nationale du Pétrole et du Carburant à 96,9 MDT et de l’Office de la Marine Marchande et des Ports à 61,6 MDT.

À l’inverse, le top 10 des résultats nets négatifs cumule 1 455,7 MDT de pertes en 2021. L’Office des Céréales prend la tête avec -477,2 MDT, suivi de Transtu à -225,6 MDT, de l’OACA à -173,4 MDT, de l’ETAP à -139 MDT, de la SNCFT à -137,3 MDT et de l’OCT à -120,2 MDT. Fait notable, la CPG et le GCT, qui caracolent en tête des résultats d’exploitation, contribuent fortement aux résultats nets positifs, montrant que la rente phosphatière peut basculer du côté bénéficiaire dès que les cours mondiaux remontent.

–          Une fragilité que les prix ne masquent plus

Trois enseignements ressortent de ce rapport. D’abord la concentration extrême du secteur, avec 80 à 82 % des revenus captés par seulement 10 entreprises. Ensuite la dépendance forte aux prix mondiaux des matières premières, qui peut tout aussi vite jouer en sens inverse. Enfin la persistance d’un noyau dur de pertes structurelles concentré dans le transport, l’aviation, les céréales et le commerce administré. Le rebond comptable de 2021 reflète un alignement conjoncturel favorable plus qu’un assainissement de fond.

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