Larbi Benbouhali
La Tunisie a connu une excellente saison des pluies et affiche un excédent commercial pour les produits agricoles. Pourtant, les prix des denrées alimentaires ont augmenté cette année. Pourquoi ?
Pourquoi le taux d’inflation refuse-t-il de baisser rapidement et pourquoi l’indice des prix augmente-t-il mois après mois depuis onze mois ?
Ceci est un message pour les générations Y et Z, nées après les années 1980 : l’histoire se répète.
La Tunisie a connu une première vague de forte inflation en 1977. N’oublions pas qu’en 1973, après la guerre israélo-égyptienne, le prix du pétrole brut est passé de 3,50 $ à 13,50 $ le baril en quatre ans, ce qui a fait grimper l’inflation à 13 % à l’époque. Nous étions déjà en situation de forte inflation en 1977, année où l’UGTT a lancé sa grève du 26 janvier 1978.
- La seconde vague d’inflation de 26
La Tunisie a ensuite subi une seconde vague d’inflation le 4 janvier 1984, lorsque l’inflation a atteint 11 %, et lors de la manifestation du pain dont nous nous souvenons tous.
Et nous voici aujourd’hui : après une première vague de forte inflation suite à la pandémie de Covid-19 et à la guerre en Ukraine, nous entrons en 2026 dans une seconde vague qui pourrait durer jusqu’à deux ans.
Avec la guerre en Iran et la fermeture du détroit d’Hormoz, on peut s’attendre à une hausse des prix de l’énergie cette année, ce qui maintiendra l’inflation à un niveau élevé pendant une période prolongée.
La Banque centrale de Tunisie maintiendra probablement des taux d’intérêt élevés au cours des douze prochains mois, ce qui affectera l’investissement dans l’économie. Il en résultera une faible croissance économique, un chômage élevé et une dette publique importante pour les deux prochaines années.
- Les principales causes de la forte inflation en Tunisie.
1. L’injection de 18 milliards de dinars par la Banque centrale tunisienne dans l’économie a eu un effet indirect. La masse monétaire a ainsi atteint 27,8 milliards de dinars, soit une augmentation de 11 % (M2/M3) au cours des 12 derniers mois, ce qui a entraîné une hausse des prix et, par conséquent, du prix des actifs.
2. La présence de nombreux intermédiaires entre les producteurs/agriculteurs et les consommateurs finaux dans la chaîne de distribution contribue également à l’inflation des prix de gros.
3. Enfin, les subventions sur l’alimentation et l’énergie faussent les prix nominaux et induisent un taux d’inflation erroné. Ces subventions abaissent artificiellement le prix de marché (prix nominal) des biens et services, ce qui a pour conséquence de sous-estimer le taux d’inflation par rapport à un marché à prix libres, agissant ainsi comme un frein mécanique à l’inflation.
En février, les produits et services subventionnés ont augmenté de 0,8 %, tandis que les produits à prix libre ont connu une hausse de 6,1 % (sept fois supérieure), ce qui fausse les prix nominaux réels et donne une mesure erronée de l’inflation, contribuant ainsi à l’inflation des prix du marché.
5. « Masquage » de l’inflation réelle : L’IPC mesurant la variation des prix réels du panier de biens et services payés par les consommateurs, les subventions réduisent le taux d’inflation global. Cet outil est souvent utilisé pour atténuer une inflation élevée, comme en témoigne la différence entre 100 en 2015 et 190,9 en février 2026.
6. Réduction de la volatilité des prix : Les subventions créent une « rigidité des prix alimentaires induite par les politiques gouvernementales », ce qui peut donner l’illusion d’une inflation plus stable, voire plus faible, qu’elle ne l’est en réalité.
7. Autres effets des subventions publiques : Si elles réduisent initialement l’inflation, elles encouragent la demande pour les produits subventionnés sur le marché noir, ce qui fait grimper les prix. En effet, les consommateurs utilisent l’argent économisé grâce aux subventions pour acheter d’autres produits, contribuant ainsi à la hausse des prix.
8. Pressions budgétaires : Le financement des subventions nécessite souvent des dépenses publiques importantes. Si ce financement repose sur la création monétaire plutôt que sur l’impôt, il peut accentuer les pressions inflationnistes. Or, le gouvernement a injecté 18 milliards de dinars dans l’économie au cours des deux dernières années, et l’indice des prix est en hausse constante depuis mars 2025.
Un taux d’inflation de 5 % demeure trop élevé pour un pays à revenu intermédiaire comme la Tunisie. Il convient de se concentrer sur l’indice des prix, qui s’établit à 190,9 et n’a cessé d’augmenter ces 11 derniers mois.
La Tunisie a bénéficié de bonnes précipitations cette année et affiche un excédent commercial pour les produits agricoles, les fruits de mer et la pêche. Cependant, les prix des produits alimentaires les plus importants sont restés excessivement élevés ces 12 derniers mois :
Viande d’agneau : +17,7 %
Viande de bœuf : +11,3 %
Poisson : +14 %
Poulet : +12,8 %
Légumes frais : +7,1 %
Fruits frais : +17,7 %
Céréales et blé : +6 %
Conclusion :
1. Le déficit budgétaire et le déficit commercial (déficits jumeaux) contraignent le gouvernement à emprunter des sommes importantes à des taux d’intérêt élevés. Le coût des intérêts, qui s’ajoute au prix des biens, alimente l’inflation réelle.
2. Par ailleurs, la création monétaire par la Banque centrale de Tunisie pour financer les subventions sur l’alimentation et l’énergie crée un « niveau d’inflation caché », inférieur au prix réel du marché, et entraîne une baisse artificielle et temporaire du taux d’inflation officiel. Cette situation peut masquer le taux d’inflation réel, la hausse du coût de la vie et l’érosion du pouvoir d’achat du dinar.
3. Le gouvernement tunisien n’a d’autre choix que de réformer et de réduire les subventions sur l’alimentation et l’énergie, car seulement 20 % de la population en a besoin.
4. Le gouvernement tunisien doit porter ses réserves de change auprès de la Banque centrale de Tunisie à 150 jours afin de renforcer le dinar et de lutter contre l’inflation importée.








