Les trente premiers jours de l’état d’exception sont révolus, cédant la place à un épisode aussi incertain avec zéro décision engageant l’avenir du pays ni l’esquisse d’un projet qui rassure les Tunisiens sur la suite des événements. Il est vrai que tout ce qui sera décrété à cet égard par le président de la République prendra rang de tournant induisant des conséquences décisives. Il est vrai aussi que s’agissant de la nomination d’une personnalité à la tête du gouvernement quelles qu’en soient l’appellation et la mission, ne devra pas rappeler celles qui avaient fini en eau de boudin, avec deux chefs de gouvernement aussi éphémères que honnis sur le tard.
Sinon serait-on enclin à trouver matière à réflexion dans ce qu’a affirmé la constitutionnaliste Mouna Kraiem Dridi en ces termes au site The New Arab: « Un mois après, nous sommes passés d’un état d’exception à un état de fait. Nous n’avons pas vu un retour au fonctionnement normal des institutions publiques, et nous ne savons pas où cela va nous mener….nous sommes dans le noir ! »
Ahlem Hachicha, qui fait office d’observateur politique, estime, elle, que « l’intention de Saied était de prolonger son règne dès le début de son mandat. Le fait qu’il ait continué à refuser la participation, même lorsque l’UGTT appelait au dialogue national alors que la situation politique du pays se détériorait, fin 2020, et qu’il ait rejeté des décisions législatives, est révélateur de pareille tendance ». Elle explique que « Saied a agi de manière à ce que les gens s’habituent peu à peu à cette situation. D’abord à la suspension du parlement, puis à l’idée de ne pas avoir de gouvernement ». « L’état d’exception est là pour durer », affirme-t-elle encore.
Bien que le chef de l’Etat insiste sur le fait que ses actions sont garanties par la disposition constitutionnelle, qui stipule que le chef de l’État peut prendre des « mesures exceptionnelles » en cas de « péril imminent » pour la sécurité nationale, certains partis politiques traditionnels ont décrié ces actions comme un « coup d’État contre la constitution ».
L’article 80 stipule également que la prorogation des mesures exceptionnelles doit être approuvée après 30 jours par une cour constitutionnelle. Or, la Tunisie n’en a pas encore établi une, et le chef de l’État a bloqué l’offre du parlement de former la cour plus tôt cette année et a fait obstruction aux amendements constitutionnels qui limiteraient le pouvoir exécutif, rappelle la même source.
Saied a pris les rênes du pays en réponse aux protestations nationales contre les crises sanitaires, économiques et politiques qui frappent le pays. Et dans la foulée du limogeage du chef du gouvernement, Hichem Mechichi, , il a congédié les principaux ministres du gouvernement et remplacé les hauts fonctionnaires des maintes instances régionales , des services de sécurité et d’autres organismes.
Des décisions en fonction de la légitimité populaire !
La constitutionnaliste Dridi a souligné que Saied est clairement « en désaccord » avec les autres institutions de son gouvernement ; il sape le système judiciaire et applique sa propre interprétation de la constitution.
« Nous avons un chef d’État qui prend des décisions en fonction de la légitimité populaire et non du texte de la constitution », a-t-elle encore dit, citée par The New Arab.
Plusieurs politiciens et experts juridiques ont exprimé leur mécontentement face à cet état de fait, suggérant que la prolongation de la période d’exception signifie que les pouvoirs du président échappent à tout contrôle.
Les critiques craignent la nature de l’état d’exception , et où une telle extension peut mener, avertissant que la Tunisie, qui est souvent louée comme la seule transition démocratique réussie dans la région arabe, pourrait retourner à son passé autoritaire.
Hachicha a fait valoir que Saied a clairement affiché des tendances autoritaires, qu’il s’agisse de se présenter comme le seul capable d’interpréter la constitution, de ne pas partager le pouvoir ou de refuser de rencontrer les acteurs clés.
« Il prend des décisions basées sur son opinion personnelle, il n’y a pas d’équilibre des pouvoirs, les gens s’habituent maintenant à ce que les libertés soient retirées », a-t-elle averti, « et tout cela pour une durée indéterminée « .
La population soutient Saied , mais quid de ses attentes !
Le président de la République bénéficie toujours d’une large adhésion populaire , au vu des célébrations qui ont suivi son intervention le 25 juillet, et d’après les récents sondages, fait remarquer The New Arab, indiquant que les institutions qu’il a visées – le gouvernement, le parlement et les principaux partis politiques – sont considérées par de nombreux Tunisiens comme corrompues et incompétentes.
Saied a également gagné le soutien de la population grâce au succès de sa campagne de vaccination nationale, alors que le pays connaît une poussée alarmante de Covid-19.
Cela dit, le peuple tunisien attend avec impatience un nouveau chef de gouvernement et une feuille de route pour sortir de la crise, comme le puissant syndicat UGTT et d’autres ont demandé au président de le faire.
Hachicha a souligné que l’opinion publique a besoin d’être rassurée sur le fait que Saied a un plan clair et assorti d’un calendrier pour remettre son pays sur les rails.
« Il a suscité de très grandes attentes, et la déception en période de crise peut créer une situation très dangereuse. Il doit vraiment faire attention à cela, faire preuve de bonne volonté et faire quelque chose », a-t-elle noté.







