La Brigade d’investigation et de lutte contre l’évasion fiscale (BILCEF), communément appelée « Police fiscale », a ouvert une enquête de grande envergure sur des soupçons de manipulation des prix et d’évasion fiscale dans le secteur de la production et de l’exportation de sel en Tunisie. Ces pratiques frauduleuses présumées menacent de causer des pertes annuelles estimées à des centaines de millions d’euros pour les finances publiques, a révélé une source de haut niveau au ministère des Finances à l’agence TAP.
Selon la même source, qui qualifie les données recueillies de « choquantes et accablantes », les investigations menées depuis le début de l’année 2026 ont permis de détecter un schéma suspect au niveau des recettes. Des entreprises étrangères implantées en Tunisie vendraient le sel extrait à leurs sociétés « mères » ou à des sociétés-écrans basées à l’étranger à des prix dérisoires, bien en deçà de leur valeur marchande réelle. Ce sel est ensuite revendu sur les marchés mondiaux à des prix conformes aux cours internationaux, parfois deux fois plus élevés, transférant ainsi des bénéfices colossaux à l’étranger au détriment du Trésor tunisien et de la balance des paiements.
Les opérations de contrôle et d’audit sur le terrain concernent actuellement 14 entreprises exploitant des salines, qu’elles soient en phase de production effective ou préparatoire, et dont la majorité sont à capitaux étrangers. Ces multinationales contrôlent la majeure partie de la richesse salicole tunisienne, dont la production annuelle totale s’élève à environ 2 millions de tonnes, majoritairement destinées à l’exportation sous forme de sel alimentaire et de sel industriel de déneigement. Le déploiement de la BILCEF couvre plus de 20 points de production et filiales stratégiques répartis le long du littoral tunisien, notamment dans les gouvernorats de Sfax, Médenine, Gabès, Monastir, Mahdia et Sousse, où les enquêteurs ont commencé à saisir et examiner l’ensemble des documents financiers et logistiques des vingt dernières années.
Pour masquer ces fuites de capitaux, les prix déclarés en Tunisie restent dérisoires face aux réalités du marché international. À titre de comparaison, le prix de gros du sel industriel ou de déneigement oscille entre 0,15 et 0,40 euro le kilogramme, tandis que le sel de table ordinaire varie entre 0,50 et 1,50 euro le kilogramme. Les sels marins artisanaux se vendent quant à eux entre 7 et 15 euros le kilogramme, et les sels de luxe, comme la Fleur de sel, peuvent atteindre ou dépasser les 55 euros le kilogramme sur les marchés mondiaux.
Face à ces écarts, la Tunisie s’appuie sur les règles de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Pionnière aux niveaux arabe et africain, la législation fiscale tunisienne a intégré ces mesures internationales qui obligent l’utilisation de méthodes scientifiques pour fixer les prix des transactions intra-groupes et tarir les sources d’évasion fiscale.
Le ministère des Finances précise que cette opération d’audit accélérée s’inscrit dans le cadre d’une série d’enquêtes plus vastes sur la gouvernance des ressources naturelles nationales, au premier rang desquelles figurent les secteurs du pétrole et du sel. La source officielle a insisté sur le fait que ces contrôles ne visent en aucun cas à effrayer les investisseurs ou à détériorer le climat des affaires, mais répondent à l’obligation de faire respecter les traités internationaux et de protéger les droits historiques et matériels de l’État.








