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Les Communautaires : un projet d’État entre grande ambition et risque d’avortement silencieux

AM*

Le projet des entreprises citoyennes n’a jamais été une simple mesure économique conjoncturelle. Il s’inscrit dans une vision plus profonde visant à refonder la relation entre l’État et le citoyen, à décentraliser l’action économique — du centre vers les régions, du monopole vers le partenariat. Il constitue, dans son essence, une tentative d’édifier une économie locale productive, fondée sur l’initiative collective, et capable d’intégrer des milliers de Tunisiens exclus du circuit économique officiel.

  • Les chiffres rassurants ne suffisent pas

Chiffres à l’appui, l’État a alloué près de 35 millions de dinars dans le budget 2026 pour soutenir cette voie, tout en enregistrant la création de plusieurs entreprises citoyennes dans diverses régions, en octroyant des terres agricoles à leur profit et en accompagnant une partie d’entre elles pour surmonter les difficultés. Ces indicateurs, pour importants qu’ils soient, ne suffisent pourtant pas à juger du succès du projet : la preuve ne réside pas dans le nombre d’entreprises créées, mais dans leur capacité à résister, à produire et à générer de la richesse.

  • L’enlisement : une défaillance d’exécution, pas d’idée

C’est ici précisément que le problème commence. Quiconque observe le parcours de ces entreprises perçoit dès à présent les contours d’un véritable enlisement — non point dû à la faiblesse de l’idée, mais à une profonde défaillance d’exécution. On a traité un projet économique complexe avec un esprit simpliste, comme si la création d’une entreprise n’exigeait rien de plus qu’une décision administrative ou un financement initial, alors que la réalité rappelle que la gestion d’institutions requiert des compétences, une intelligence fine des marchés, et la capacité de décider dans un environnement concurrentiel impitoyable.

  • Quatre failles structurelles

L’une des faiblesses les plus criantes tient à l’absence de compétences managériales : la direction d’un certain nombre de ces entreprises a été confiée à des personnes ne possédant pas l’expérience minimale en gestion financière, en études de faisabilité ou en ressources humaines. Certaines initiatives se sont ainsi trouvées en difficulté dès leur lancement, passant d’un espoir de développement à un fardeau supplémentaire.

À cela s’ajoute l’absence d’une vision nationale claire définissant les secteurs prioritaires, les marchés cibles et les chaînes de valeur à investir, si bien que nombre de projets évoluent dans un vide stratégique, sans boussole.

Le financement, quant à lui, est actuellement proposé sans lien réel avec des indicateurs de performance ; il se mue ainsi d’outil d’investissement en simple subvention conjoncturelle, aisément gaspillable.

La situation se complique encore par la persistance des mêmes lourdeurs administratives qui étouffent l’initiative privée — lenteur des procédures, complexité des autorisations — en contradiction flagrante avec la philosophie même du projet, fondée sur la flexibilité et la rapidité. Quant à l’accompagnement, censé être la pierre angulaire du succès, il est resté dans bien des cas purement formel, dépourvu de formation pratique, de suivi rigoureux et d’évaluation continue.

  • Une tutelle qui ne connaît pas ses propres chiffres

Dans ce même contexte, le tableau se noircit davantage lorsqu’on découvre que la supervision de ce projet vital incombe à un système qui, par nature, ne comprend ni la véritable nature des entreprises citoyennes ni les conditions de leur réussite. Le ministère de la Formation professionnelle et de l’Emploi, qui est censé piloter cette voie, semble incapable de fournir des chiffres précis et fiables.

Ainsi, alors que l’on proclame la création de centaines d’entreprises citoyennes, les données de terrain montrent que le nombre de celles ayant réellement démarré leur activité est très limité : selon les estimations, moins de 30 % d’entre elles sont effectivement actives, le reste étant soit à l’arrêt, soit en phase procédurale depuis des mois. De même, les chiffres avancés sur les conventions d’emploi à l’étranger — présentées comme devant fournir des milliers de postes chaque année — se heurtent à une réalité qui, dans le meilleur des cas, n’atteint que quelques centaines de recrutements effectifs, révélant un abîme entre le discours et les faits.

Plus grave encore : le ministre lui-même ne semble pas connaître le nombre d’entreprises créées ou entrées en exploitation. Lorsque les chiffres deviennent un instrument de cosmétique politique plutôt qu’un outil d’évaluation des politiques publiques, nous ne sommes plus devant une simple défaillance technique, mais devant une véritable crise de gouvernance.

  • Le piège de l’assistanat : quand l’économique cède la place au social

Le danger le plus grand réside dans la dérive qui consisterait à faire des entreprises citoyennes un simple mécanisme social d’absorption du chômage, au lieu d’en faire des institutions économiques fondées sur la rentabilité et la durabilité. Car lorsque l’esprit de production disparaît au profit d’une logique d’assistanat, l’échec devient inévitable, quelles que soient les bonnes intentions.

  • Ce qu’il faut corriger — et comment

Malgré toutes ces insuffisances, le projet porte encore en lui une réelle possibilité de succès. Il pourrait même devenir l’un des piliers de l’économie nationale si l’on corrige sa trajectoire en temps utile. Cela suppose cinq chantiers simultanés.

Instaurer d’abord une gouvernance rigoureuse, garante de transparence et de responsabilité, avec des mécanismes de contrôle financier périodique et des conseils d’administration efficaces. Qualifier ensuite les cadres superviseurs par une formation obligatoire en gestion, comptabilité et marketing, car la réussite économique ne se fonde pas sur les intentions mais sur la compétence. Lier le financement aux résultats : le soutien doit être versé par tranches, conditionné à des objectifs clairs et mesurables, afin d’orienter les ressources vers les projets capables de se développer. Ancrer ces entreprises dans leurs territoires et les raccorder aux chaînes de production nationales et internationales, pour qu’elles ne restent pas isolées du marché. Enfin, accélérer la digitalisation et simplifier les procédures administratives, conditions essentielles pour libérer ces initiatives des entraves qui ont paralysé l’économie pendant des décennies.

  • Un carrefour décisif

Les entreprises citoyennes ne sont pas une idée vouée à l’échec. Elles constituent un grand projet national né dans un environnement d’exécution qui n’était pas prêt. Aujourd’hui, l’État se trouve à un carrefour décisif : ou bien il persiste dans les mêmes mécanismes improvisés, perdant alors l’argent public et la confiance des citoyens — et cette expérience viendra grossir le registre des opportunités manquées ; ou bien il fait preuve de courage pour rectifier la trajectoire et imposer la logique de l’efficacité et de l’efficience, faisant alors de ce projet un véritable levier de développement et de création de richesses.

L’enjeu aujourd’hui n’est pas la réussite de quelques entreprises, mais la crédibilité d’un choix économique tout entier. Car il s’agit, en définitive, soit de construire une économie par la base, soit de reproduire les mêmes erreurs qui nous ont menés là où nous en sommes.

*Traduction d’un statut fb du député indépendant Halim Boussema

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