Présidentielle : La Bérézina, sentier vers l’inconnu

Présidentielle : La Bérézina, sentier vers l’inconnu

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L’ISIE vient de le décréter, ce sont les candidats Kais Saied et Nabil Karoui qui vont se retrouver au second tour de l’élection présidentielle. Les dès sont ainsi jetés pour les 24 autres postulants et plus encore pour celui du mouvement Ennahdha, Abdelfattah Mourou, qui s’était accroché à l’improbable espoir d’un recomptage des voix auquel, d’ailleurs, l’ISIE a mis davantage de temps que prévu avant de proclamer officiellement les résultats du premier tour de ce scrutin stupéfiant par son issue et fâcheux par ses retombées.

Tout bien considéré, cette Présidentielle a sa dramaturgie qui tient d’abord à son calendrier qui a pris de court tout le monde et bouleversé les plans des états-majors de tous les partis, happés par le temps et désorientés par le subit chamboulement des priorités. Saied et Karoui entendaient autrement cet avatar, le premier en se lançant dans cette course compliquée avec des idées sommaires, et à peu près sans le sou si ce n’est quelques emprunts pour de menus frais. Le second, qui s’y préparait depuis un bail, n’avait eu qu’à mettre en branle sa machine convertie de société de bienfaisance en dispositif électoral sophistiqué adossé à une chaîne de télévision dédiée.

Deux prétendants perspicaces

Deux prétendants qui se sont lancés à l’assaut d’une forteresse réputée inexpugnable, l’establishment dont est issu immanquablement tout le personnel politique de quelque bord puisse-t-il se réclamer. Sans doute étaient-ils plus perspicaces que d’autres pour avoir détecté dans toute son étendue le ressenti de l’électorat et être allés au devant des attentes de franges insoupçonnées de la population négligées par un échiquier politique occupé à s’étriper et à intriguer. Kais Saied surtout, a compris que les Tunisiens qui avaient «  fait une révolution dans un cadre légal », « veulent quelque chose de nouveau… une nouvelle pensée politique ». Au vu du résultat du premier tour,         ce candidat, sous des dehors de néophyte politique, tenait la recette pour damer le pion à ses concurrents, pour la plupart blanchis sous le harnais, en évitant les partis politiques et les rassemblements de masse avant le vote, choisissant plutôt de faire du porte-à-porte pour expliquer sa politique.

La simplicité de sa campagne a peut-être aussi renforcé sa crédibilité en tant que quelqu’un qui est engagé dans une croisade contre la corruption, qui, de l’avis de nombreux Tunisiens, a entravé leur transition vers la démocratie. « Saied a un certain attrait, en particulier pour les jeunes désabusés qui croient que la révolution a été détournée par des partis politiques corrompus “, a déclaré Sharan Grewal, chercheur à la Brookings Institution ». « Il leur offre une réforme très technique mais structurelle : la décentralisation du pouvoir, habilitant les gens à contrôler l’élite », a-t-il expliqué cité par Middle East Eye

Infatigable pèlerin

Saied aura à en découdre au second tour avec un candidat antisystème comme lui. Nabil Karoui, un magnat de la télévision reconverti en politique après un passage par la case philanthropie qui lui a valu l’empathie et l’adhésion des laissés-pour-compte pour la satisfaction des besoins desquels il a pris son bâton de pèlerin en sillonnant le pays dont il écumait les coins les plus reculés. Une charité bien médiatisée, toutefois, et pour laquelle il était accusé de « faire commerce de la misère des gens ».

Le fait est que ses oboles ont fait pleurer dans les chaumières, le célébrant comme le bon samaritain que l’Etat n’a pas réussi à l’être. Et cela a fondé Nabil Karoui à en tirer les dividendes sous la forme de suffrages et d’un plébiscite qu’il va devoir mettre en jeu face à son rival Kais Saied. Deux figures auxquelles on doit la déconfiture électorale d’un establishment fait de partis et de forces politiques qui ont fait la pluie et le beau temps, des lustres durant, mais qui finissent dans une bérézina à nulle autre pareille.

Quel que soit le vainqueur du second tour, forcément un antisystème, c’est une autre page qui va s’ouvrir pour les Tunisiens déjà habités par des tourments de différents ordres et auxquels les régimes et les gouvernements successifs étaient toujours en peine d’apporter même un début de solution.

Peu rompu à la politique, encore moins à la gestion de la chose publique et des rouages de l’Etat, surtout dans une conjoncture des plus difficiles pour ne pas dire désastreuses, celui qui remportera le scrutin présidentiel, ne devrait pas, dans tous les cas de figure, être en mesure de faire voir aux Tunisiens le bout de tunnel. Les minuscules prérogatives qui lui reconnaît la Constitution ne le permettent pas. D’aucuns parlent d’énormes incertitudes, d’autres carrément de saut dans l’inconnu.

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