AccueilLa UNESITEX : Anatomie d'un naufrage où les dirigeants se servent les premiers

SITEX : Anatomie d’un naufrage où les dirigeants se servent les premiers

La Société Industrielle des Textiles (SITEX), cotée à la Bourse de Tunis et basée à Ksar Hellal, publie ses états financiers arrêtés au 31 décembre 2024. La lecture experte de ces comptes, certifiés par les commissaires aux comptes Moncef Boussanouga Zammouri (cabinet MBZ) et Nabil Zribi (SW Expertise et Audit), révèle un cas d’école d’entreprise industrielle tunisienne en décomposition avancée, où la rémunération des dirigeants reste pourtant calibrée comme si l’affaire était prospère.

–          Une déroute opérationnelle qui s’aggrave

Le chiffre d’affaires global 2024 s’établit à 38,2 millions de dinars (MD), en quasi-stagnation par rapport aux 38,3 MD de 2023 (note 5.1). Cette stabilité apparente est trompeuse. La marge brute s’effondre de 27 % entre les deux exercices, passant de 3,1 MD à 2,3 MD. Autrement dit, à chiffre d’affaires constant, l’entreprise perd un quart de sa marge industrielle en un seul exercice. Le résultat d’exploitation s’enfonce à -12,9 MD, contre -12,0 MD l’année précédente.

Plus inquiétant, la sous-activité atteint 9,0 MD en 2024 (note 5.4), soit 23,5 % du chiffre d’affaires. Cette ligne correspond à la partie des charges fixes non absorbées par la production réelle parce que l’outil industriel tourne très en deçà de sa capacité normale. Concrètement, près du quart des moyens de l’entreprise tourne dans le vide. Les amortissements à eux seuls intègrent 3,1 MD de charges non incorporées au coût de production, ce qui signifie que l’appareil productif est partiellement à l’arrêt.

Au final, le résultat net 2024 ressort à -20,2 MD, en aggravation de 16,4 % par rapport aux -17,4 MD de 2023. Cumulés aux pertes antérieures, les résultats reportés atteignent désormais -38,6 MD fin 2024, contre -21,2 MD fin 2023, soit un effondrement de 82 % du déficit reporté en un seul exercice.

–          Une asphyxie financière organisée par la dette bancaire

La structure du passif raconte une histoire encore plus crue. Les concours bancaires et autres passifs financiers s’élèvent à 59,2 MD au 31 décembre 2024, en progression de 9,3 % sur un an (note 4.5). Ils se décomposent en 14,9 MD d’échéances d’emprunts à moins d’un an, 8,7 MD de financements en devises, 16,5 MD de soldes débiteurs bancaires, 14,9 MD de préfinancement export, auxquels s’ajoutent 4,2 MD d’intérêts courus non payés. Cette dernière ligne a explosé de 1,6 MD à 4,2 MD en un an, soit une hausse de 160 %, ce qui donne une entreprise qui ne parvient même plus à honorer le service de sa dette dans les délais.

Les charges financières nettes atteignent 8,1 MD en 2024 contre 5,5 MD en 2023, soit une hausse de 47 % (note 5.6). Elles consomment à elles seules 21 % du chiffre d’affaires. Pire encore, la trésorerie de clôture s’établit à -14,9 MD, contre -12,8 MD en 2023, c’est-à-dire que l’entreprise vit en permanence à découvert pour près de 15 millions de dinars.

L’amélioration apparente du flux de trésorerie d’exploitation, qui passe de -13,8 MD en 2023 à -2,1 MD en 2024, n’est pas non plus un signe de redressement. Elle reflète surtout un report massif des paiements aux fournisseurs, dont le solde a bondi de 78 % entre les deux exercices, passant de 2,6 MD à 4,7 MD. Autrement dit, SITEX retient son cash en repoussant ses échéances commerciales.

Les garanties bancaires consenties illustrent le degré de mise sous tutelle. SITEX a hypothéqué pour 34,7 MD de biens fonciers répartis entre Sousse et Monastir, au profit de sept banques (STB, BNA, BH, BT, BIAT, TSB), avec un encours engagé de 20,7 MD (note 6). L’ensemble du foncier industriel et logistique de l’entreprise sert ainsi de collatéral à un système bancaire qui pilote désormais l’essentiel des décisions financières de SITEX.

–          L’artifice de la réévaluation des terrains

Comment alors expliquer que les capitaux propres restent positifs à 134,4 MD fin 2024, malgré des pertes cumulées colossales ? Un seul mot, la réévaluation. En 2023, suite à une décision du conseil d’administration du 29 mars 2024, les terrains de Ksar Hellal et Sousse ont été réévalués à leur juste valeur sur la base de rapports d’experts judiciaires (notes 1.2 et 3.1). Cette réévaluation a généré une réserve spéciale de 152,3 MD au passif, qui constitue à elle seule l’essentiel des capitaux propres de la société. Retirez cette réserve purement comptable, et SITEX présente des capitaux propres négatifs de l’ordre de 18 MD.

Cette plus-value latente sur les terrains est un artifice de bilan. Elle ne génère aucune trésorerie tant que les terrains ne sont pas cédés, et elle ne change strictement rien à la capacité de l’entreprise à honorer ses dettes opérationnelles. Elle a toutefois permis de maintenir l’entreprise au-dessus de la ligne de flottaison réglementaire, ce qui évite l’application de l’article 388 du code des sociétés commerciales sur les pertes excédant la moitié du capital.

Un commissaire qui pose une réserve sérieuse

Le rapport général des commissaires aux comptes signé le 9 juin 2025 émet une opinion avec réserve. Le motif est édifiant. Les immobilisations en cours incluent 2,58 MD de coûts capitalisés sur un projet de migration du système d’information accumulés entre 2012 et 2024, soit treize ans d’immobilisations sans qu’aucun amortissement n’ait jamais été commencé. La direction n’a pas été en mesure de fournir aux auditeurs une analyse détaillée des phases de ce projet, alors même que plusieurs d’entre elles sont opérationnelles depuis plusieurs exercices. Les commissaires concluent qu’ils n’ont pas pu déterminer l’impact réel de cette analyse sur les amortissements et donc sur les résultats. Traduction, des charges qui auraient dû passer en résultat depuis des années ont été parquées au bilan, ce qui a maquillé les pertes réelles cumulées.

Le rapport souligne par ailleurs une incertitude significative sur la continuité d’exploitation (note 7). Le management a soumis un plan de restructuration validé le 14 novembre 2024, qui repose sur une augmentation de capital de 33,5 MD décomposée en conversion de créance SWIFT pour 3,5 MD, financement d’investissements de relance pour 6 MD, et restructuration du besoin en fonds de roulement par des sociétés d’investissement à capital risque (SICAR) à hauteur de 24 MD. Reste à voir si ce plan se concrétise réellement.

–          La rémunération des dirigeants, l’angle mort indécent

C’est dans le rapport spécial du commissaire aux comptes que le contraste devient cinglant. Alors que l’entreprise affiche des pertes record et que ses banquiers pilotent la trésorerie au jour le jour, le Président Directeur Général Mohamed Touzi a perçu en 2024 une rémunération annuelle brute de 276 000 dinars, complétée par une voiture de fonction acquise par crédit-bail pour 240 000 dinars sur l’exercice, ainsi que les frais de télécommunications. Le coût total du PDG pour l’entreprise en 2024 s’élève donc à au moins 516 000 dinars hors télécommunications. À cela s’ajoutent 72 000 dinars de jetons de présence répartis entre les membres du conseil d’administration, et 20 000 dinars de rémunération pour les membres du Comité Permanent d’Audit.

Mises bout à bout, ces rémunérations totalisent 608 000 dinars annuels au sommet de l’entreprise. Rapportée à la masse salariale globale de SITEX qui s’élève à 10,6 MD pour l’ensemble du personnel (ouvriers de production, agents de maintenance, cadres administratifs et direction confondus), cette enveloppe représente 5,7 %. Le seul PDG mobilise à lui seul 4,9 % de la masse salariale totale de l’entreprise. Le découplage entre la performance économique et la rémunération du management est total.

Plus problématique encore, la note 8 sur les opérations avec les parties liées révèle l’imbrication étroite entre SITEX et la société SWIFT Textiles Europe LTD. Cette dernière est à la fois prêteuse de SITEX, avec un solde créditeur de 3,6 MD fin 2024, et son principal client à l’export pour 27,3 MD de ventes hors taxes en 2024, soit 75 % du chiffre d’affaires tissu. L’industriel de Ksar Hellal est donc captif d’un client unique qui lui prête en même temps, situation qui interroge sur la véritable autonomie commerciale et la formation des prix de transfert. Les avances et acomptes sur commande SWIFT, comptabilisés au passif pour 2,4 MD, complètent ce schéma de dépendance.

Un verdict sans appel

SITEX présente toutes les caractéristiques d’une entreprise zombie au sens économique du terme. Ses flux d’exploitation restent négatifs malgré le report des paiements fournisseurs. Elle est entièrement dépendante de ses concours bancaires pour fonctionner. Ses résultats nets sont déficitaires depuis plusieurs exercices et ses pertes cumulées ne cessent de s’aggraver. Son bilan n’est sauvé que par une réserve de réévaluation foncière purement comptable, et ses comptes contiennent des immobilisations en cours non amorties depuis 2012 que les commissaires eux-mêmes ne peuvent valider. Pourtant, le PDG continue de percevoir une rémunération de PDG d’entreprise saine, et le conseil d’administration perçoit ses jetons de présence comme si de rien n’était.

Pour les actionnaires minoritaires et les investisseurs de la Bourse de Tunis, le signal est sans ambiguïté. L’augmentation de capital prévue à 33,5 MD diluera mécaniquement les anciens actionnaires, et son issue dépend in fine de la bonne volonté des SICAR sollicitées pour 24 MD. La question centrale n’est plus de savoir si SITEX peut se redresser, mais qui paiera la facture de sa restructuration, et pourquoi les premiers à se servir ne sont pas les premiers à contribuer à l’effort.

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