Avec un bénéfice net de 17,5 millions de dinars en 2025, la première institution de microfinance privée de Tunisie, filiale du groupe de l’homme d’affaires Rached Horchani à travers son bras financier et sous la direction de Rim Lamti, affichait une santé financière enviable. Derrière les chiffres, une structure de gouvernance concentrée et des transactions intragroupe en expansion méritent toutefois un examen attentif.
– Une croissance à deux chiffres sur tous les fronts
L’exercice 2025 prolonge et amplifie la trajectoire de Taysir. Le total bilan franchit le seuil de 228,8 millions de dinars (MDT), contre 187 MDT un an plus tôt, soit une progression de 22,3 %. L’encours brut du portefeuille clientèle atteint 213,9 MDT. Taysir a décaissé 160,9 MDT de nouveaux microcrédits pour 30 164 dossiers, générant ou maintenant 40 402 emplois déclarés. Le nombre de crédits progresse de 13,1 % quand le montant décaissé croît de 20,5 %, signe que la taille moyenne des prêts augmente. Les fonds propres s’établissent à 47,9 MDT (+14,2 %), la dette financière à 168,2 MDT (+25,3 %). Le résultat net ressort à 17,48 MDT, en progression de 22,6 %. La rentabilité des fonds propres atteint 39 %, le retour sur actifs 8,4 %, le coefficient d’exploitation 38,4 %. Le portefeuille à risque au-delà de 30 jours d’impayés s’établit à 1,55 % de l’encours brut. C’est, sur le papier, une performance d’ensemble solide.
– Un modèle qui distribue plus qu’il ne capitalise
Le résultat net de l’exercice 2024 s’élevait à 14,26 MDT. En mai 2025, Taysir en a distribué 11,5 MDT en dividendes à son actionnaire unique, soit un taux de distribution de 80,7 %. Il n’est resté dans l’institution que 2,76 MDT. Cette logique mérite d’être confrontée aux besoins réels de l’institution : dans la même année, Taysir a levé 73 MDT de nouveaux emprunts, affiché un flux de trésorerie opérationnel négatif de 19,3 MDT et recouru à un financement intragroupe d’urgence. Une institution qui emprunte massivement sur les marchés tout en reversant 80 % de son résultat envoie un message clair : la rémunération du groupe Horchani précède le renforcement de la base de capital. Si Taysir avait retenu la moitié de ses bénéfices 2024, elle aurait économisé cinq à six millions de dinars de dette externe et réduit d’autant sa dépendance aux marchés.
– La liquidité intragroupe, signal d’une fragilité structurelle
En novembre et décembre 2025, Taysir a émis 10 MDT de billets de trésorerie à 90 jours, rémunérés à 10,5 %, intégralement souscrits par cinq entités du groupe Horchani : Horchani Dattes (6 MDT), AMLEK Tunisie (1,5 MDT), Horchani Pêche, Odyssée Hôtels (1 MDT chacun) et Horchani Dattes International (0,5 MDT). Les notes aux états financiers qualifient explicitement ces émissions de « plan de financement d’urgence » : l’institution n’a pas trouvé, ou n’a pas eu le temps de trouver des souscripteurs externes. Ces 10 MDT représentent 5,9 % de l’endettement total. Le groupe s’est substitué au marché. Ce mécanisme fonctionne tant que le groupe dispose lui-même de liquidités suffisantes.
– Un coût du risque qui accélère
La charge nette de provisionnement passe de 1,91 MDT en 2024 à 3,05 MDT en 2025, soit une hausse de 59,6 %. Les passages en perte progressent de 39,5 %, à 2,17 MDT. Le stock cumulé de créances radiées dépasse 7,38 MDT, soit 3,45 % de l’encours brut actuel. Ces chiffres progressent deux fois plus vite que le portefeuille lui-même. Dans un contexte de croissance rapide, les risques pris aujourd’hui ne se manifesteront pleinement que dans douze à dix-huit mois. L’accélération mérite d’être lue comme un signal avancé.
– Une créance gelée et un contrôle social sans provision
Le bilan inclut une créance de 1,97 MDT sur l’Union Européenne, via ADIE International, dont la récupération dépend d’un dossier auprès de la Banque Centrale « resté sans réponse » depuis des années. Aucune provision ni dépréciation n’est constituée, ce qui flatte le bilan d’un montant équivalent à 11,3 % des fonds propres hors résultat. Par ailleurs, un contrôle social notifié en octobre 2025, couvrant les exercices 2022 à 2024, est en cours. Aucune provision pour risque social ou fiscal n’est constituée. L’institution assume intégralement ce risque sans le quantifier, ni le couvrir.
– Le discours ESG sans le chiffre qui compte
La note 7 du bilan développe sur plusieurs pages les engagements ESG de l’institution : protection de la clientèle, prévention du surendettement, finance responsable. Il manque pourtant un seul chiffre : le taux effectif global (TEG) pratiqué sur les emprunteurs. C’est l’indicateur de transparence le plus fondamental pour une institution de microfinance qui se réclame de la finance inclusive. Son absence constitue une lacune que tout analyste ou superviseur attentif est en droit de relever.
– Comment Taysir gagne son argent ?
Le modèle est simple. Taysir emprunte à un coût moyen de 10,6 % sur une dette financière moyenne de 151,2 MDT, soit 16,08 MDT d’intérêts versés aux créanciers. Elle prête à un taux de rendement pur de 28,8 % sur un portefeuille moyen de 194,45 MDT, encaissant 56,08 MDT d’intérêts. À cela s’ajoutent 3,05 MDT de commissions de mise en place prélevées à l’origination, qui ne figurent pas dans le taux affiché mais constituent un coût réel pour l’emprunteur. Le taux de rendement effectif global du portefeuille dépasse 30,5 %. L’écart avec le coût des ressources, près de 20 points de pourcentage, génère les 42,3 MDT de produit net. C’est la colonne vertébrale de tout le compte de résultat.
Pour l’emprunteur type, les 30 164 crédits décaissés portaient sur un montant moyen de 5 334 dinars. À 30,5 % de taux effectif global annualisé, la charge annuelle théorique dépasse 1 600 dinars, dans une population aux revenus par définition faibles, irréguliers et souvent informels.
– La chaîne finale vers l’actionnaire
En remontant la chaîne, les emprunteurs versent environ 59,4 MDT. Les créanciers reçoivent 17,4 MDT, les salariés absorbent 11,25 MDT, les fournisseurs perçoivent 4,73 MDT, les provisions nettes consomment 3,05 MDT,l’État prélève 6,26 MDT d’impôts. Il reste 17,48 MDT de résultat net, dont 80,7 % du millésime précédent ont été versés en dividendes à Horchani Finances. La mécanique est limpide : des emprunteurs modestes financent à 30,5 % l’ensemble du dispositif, des salaires jusqu’au dividende de l’actionnaire dominant. Le crédit est l’unique moteur. Le reste n’est que détail.








