Dans une démocratie, il y a un parti ou une coalition de partis gagnants qui gouvernent et il y a l’opposition. Les deux sont nécessaires pour que la démocratie puisse fonctionner et pour que les gouvernants soient empêchés de faire ce qu’ils veulent, prendre les mesures qu’ils estiment, eux, justes et passer toutes les lois. La coalition, lorsqu’elle s’élargit au-delà d’un certain pourcentage, risque de déséquilibrer le fragile équilibre du jeu démocratique et pourrait conduire à l’hégémonie d’un parti ou d’une coalition de partis aux visions, politiques et économiques, similaires.
Avec cette seconde édition du gouvernement Essid, il est impossible de ne pas dire qu’il n’est pas un gouvernement bâti essentiellement sur les contentements et les arrangements politiciens. Pour preuve, on se suffirait à citer les longues tractations, purement politiciennes, pour la constitution de sa seconde version. C’est aussi et surtout ainsi, un gouvernement de coalition de 5 partis. A eux seuls, ces partis représenteront 173 des 217 sièges de l’ARP (Assemblée des représentants du peuple). Contrairement à ce qui avait été dans la «démocratie» de Ben Ali, l’opposition ne représentera pas plus de 10 % des voix, disent les observateurs. Ceci permettra donc certainement au gouvernement Essid de remporter haut la main le vote de confiance, mais aussi et surtout de faire voter toutes les lois et d’en refuser toutes celles que ne voudront pas ces 5 partis. Un mélange que Zied Lakhdhar du Front Populaire appellera «l’Arche de Noé». Un attelage qui faussera aussi la principale règle de toute démocratie qui est l’existence d’un gouvernant et d’une opposition, capable de s’opposer, au moins pour réguler.
– Lazhar Karoui Chebbi, l’œil de Moscou chez Essid l’indépendant
Avec ce nouveau gouvernement bis de Habib Essid, la Tunisie se retrouve avec une équipe assez pléthorique de 42 personnes, sans compter Habib Essid lui-même, le secrétaire général du gouvernement et un nombre comparable de chefs de cabinet et surtout le nouveau ministère créé par le Président BCE. (Dans la première mouture, avec plus d’indépendants, ils n’étaient que 38 personnes). Nous aurons, surtout, cette nouvelle création de BCE. Le même jour de l’annonce du gouvernement Essid, la Tunisie découvre que BCE a nommé Lazhar Karoui Chebbi (LKC), ministre représentant personnel de BCE dans le gouvernement Essid. Théoriquement, LKC est un ministre, il émarge donc au budget du gouvernement. Sa nomination échappera au vote de confiance de l’ARP, car il est nommé directement par le chef de l’Etat. En tant que ministre, LKC fera partie intégrante du gouvernement Essid, mais ne lui obéira point. LKC est en effet le représentant personnel de BCE, et c’est à lui qu’il doit allégeance et non à Essid. A travers lui, BCE sera présent à toutes les réunions ministérielles et interministérielles. Etant représentant personnel du chef de l’Etat auquel la Constitution donne le droit de présider les conseils des ministres qu’il veut, il pourrait même complètement éclipser le Chef du gouvernement. On ne doutera donc pas que LKC sera l’œil de Moscou de BCE chez Essid et même l’éminence grise de ce dernier pour le compte de Carthage. Ainsi, BCE sera le véritable chef de gouvernement et pourra, au moins, diriger directement l’action gouvernementale. Si ce n’est pas cela l’hégémonie !
– Un gouvernement, non structuré, pour les réformes structurelles.
Intervenant mardi 3 février 2015 sur les ondes de la radio nationale tunisienne, le président du centre d’intelligence économique de l’institut arabe des chefs d’entreprises Walid Belhaj Amor a estimé que le gouvernement de Habib Essid a gardé une structure traditionnelle et n’a pas été correctement structuré pour les grandes réformes qu’il sera appelé à entreprendre pour relancer la machine économique. Pour Walid Belhaj Amor, il est impensable, dans une économie en mal de croissance et dont la grande majorité des problèmes est de nature économique, d’avoir un gouvernement où il n’y a pas un ministère horizontal de l’économie qui sera une sorte de stratège et de planificateur de la politique économique globale à suivre.
– Un ministre de Nidaa et son SE d’Ennahdha
Le caractère complaisant, selon les arrangements politiciens, de ce gouvernement Essid bis, a aussi induit des aberrations qui pourraient sérieusement entraver l’action des ministres ou au moins certains d’entre eux. C’est ainsi qu’il ne sera pas facile à un ministre de Nidaa Tounes de coopérer et de travailler de manière efficiente avec sa son secrétaire d’Etat ou Nahdhaoui. Les deux exemples les plus frappants sont ceux du ministre nidaïste des Finances auquel on flanque une SE Nahdhaouie pour la fiscalité et le recouvrement et qui plus est le fruit d’une formation qui est loin de la fiscalité, et du ministre nidaïste de la Qanté, auquel Essid a collé une SE d’Ennahdha. Cela n’aurait pas manqué d’irriter le nouveau ministre qui en aurait longuement parlé au chef du gouvernement. Un tel assemblage de la nouvelle structure du gouvernement Essid bis, n’est certainement pas faite pour renforcer la cohésion interministérielle, encore moins pour favoriser l’excellence et le rendement de ministères concernés. Il ne sera pas étonnant de voir chacun essayer de conduire le département selon des orientations partisanes, bien qu’on ne puisse pas douter que la «patte du lion» pourrait alors intervenir pour faire régner l’ordre et la discipline.
– Un gouvernement où les CV n’ont toujours pas été bien étudiés
A voir certaines nominations de ministres, il est impossible de ne pas remarquer que ce gouvernement a été fait presque dans la hâte, en tout cas sans étude approfondie de certains CV dont tous les détails ne semblent pas être toujours passés à tous les cribles.
On se rappelle que le premier gouvernement proposé par Essid contenait un ministre-homme d’affaires qui était déjà en relation commerciale avec une de ses tutelles. Il a fallu par la suite que le concerné s’en rende compte et qu’il demande lui-même de partir pour éviter au gouvernement l’accusation de conflit d’intérêt. Essid ne semble pas avoir tiré la leçon de cette première expérience. Il nomme ainsi, pour la seconde fois consécutive, un ministre-homme d’affaires exerçant dans le même domaine d’activité de son propre secrétariat d’Etat. Essid prête ainsi le flanc à tous ceux qui pourraient nuire à un gouvernement, cette fois de cinq ans, mais aura à gérer plus de problèmes, plus d’attaques personnelles et professionnelles, plus de dénigrement et surtout appelé à répondre à plus d’attentes de la part d’une population qui n’a que trop attendu.
Khaled Boumiza








