Les résultats annoncés par des bureaux de sondages ont révélé que les deux challengers du deuxième tour seront Béji Caïd Essebsi (BCE) et Moncef Marzouki. Mais ils ont mis au jour une autre réalité tunisienne beaucoup plus complexe et difficilement gérable.
Le pays semble s’acheminer vers le choix d’une nouvelle élite politique. Les 27 candidats au scrutin présidentiel sont devenus 22 après le désistement de 5 d’entre eux, mais l’électorat en a choisi 5 qui ont dépassé la barre fatidique des 3%, en dessous de laquelle les candidats seront tenus de rembourser la subvention publique. Il est vrai que ce critère n’est pas politique mais pécuniaire ; cependant, le tri opéré par les Tunisiens n’est pas dénué de toute signification, surtout s’il s’ajoute au scrutin législatif. Le deuxième scrutin a confirmé les tendances annoncées par le premier : marginalisation de plusieurs partis qui ont longuement lutté pour la démocratie et pour l’ouverture d’un nouvel horizon devant la jeunesse et les régions défavorisées. Ettakattol, Aljomhouri, Al Massar, et les formations issues de l’extrême-gauche qui n’ont pas adhéré au Front Populaire(FP) ont été tous punis par un électorat écœuré par les discours fleuves et les soucis mesquins d’une élite qui a émergé après la Révolution. Plusieurs d’entre eux sont menacés de disparition pure et simple de la scène politique.
L’électorat avait exprimé son irritation à plusieurs reprises, mais les élites politiques n’ont rien voulu entendre. L’inscription aux élections s’est faite aux forceps, et malgré les prolongations, seuls 5 millions se sont inscrits sur les 8 millions en âge de voter. La participation aux législatives a été un test grandeur nature qui a révélé le désamour entre le petit peuple et ses élites infatuées d’elles-mêmes et distantes. Et le premier tour de ce scrutin qui n’a pourtant pas tranché les présidentielles, a confirmé cette tendance inexorable, plaçant tout le monde devant des choix difficiles.
Face à cette situation, qui présente beaucoup d’éléments positifs, il y a au moins deux grands chantiers qui vont s’ouvrir devant la classe politique. Le premier concerne la nécessité de faire émerger une nouvelle configuration politique, et le deuxième touche à la place de la jeunesse dans la nouvelle architecture de la vie publique.
Pour le premier chantier, les partis se réclamant de la famille social-démocrate doivent se réorganiser. S’unir dans une seule formation ne semble pas pratique, à cause des égos et des ambitions personnelles, mais conserver une multitude de partis qui opèrent sous le même label au moment où ils sont en période de chute risque de pousser plusieurs d’entre eux à l’extinction.
L’extrême- gauche, quoique confortée par les deux scrutins dont les résultats vont dans le même sens, se trouve confrontée à un problème de taille. Elle se voit obligée d’évoluer prudemment vers le Centre pour donner un cadre unificateur à une gauche étourdie mais qui tient toujours à sa survie. Cette gauche a plaidé, depuis des décennies, pour son unité, mais cette fois, toute forme de coordination se présente comme une nouvelle chance lui facilitant la mutation qu’elle vit depuis des années, et cherche le moment propice pour l’annoncer. Le grand problème restera, toutefois, de trouver la formule qui servira de modèle à la symbiose de la gauche : est-ce l’osmose classique ou une multitude de ponts entre diverses composantes, dans un échafaudage inédit ?
La famille islamo-nationaliste est déjà presqu’opérationnelle depuis l’interpellation des deux ministres du Tourisme et de la Sécurité en mai dernier, et le score réalisé par Moncef Marzouki à ce premier tour, administre la preuve que cette alliance est devenue effective et promise à de beaux jours. Mais le plus grand défi demeurera, comme au temps de la troïka, le grand déséquilibre entre les composantes de cette alliance.
Le deuxième chantier est celui de la jeunesse. La grande abstention de la jeunesse aux deux scrutins passés est le signe d’un grand malentendu entre la classe politique dans son ensemble et la jeunesse du pays. Le problème n’est pas d’essence politique, parce que personne ne peut mettre en doute la volonté de l’élite tunisienne de renouer avec la jeunesse. Ce qui fait défaut, ce sont, d’abord, les moyens pour approcher cette catégorie sociale et ensuite, une culture politique commune qui liera les jeunes et les élites politiques du pays les mettant en interaction en vue d’élargir la sphère des intérêts et des soucis communs sans éluder ce qui est spécifique.
Ceux qui disent que cette jeunesse n’a pas été suffisamment motivée pour s’intégrer dans le système politique des partis, ou qu’elle n’a pas vu ses revendications se réaliser, pour adhérer à un modèle de développement donné, ne veulent pas voir la réalité en face. La rupture de la jeunesse paraît plus radicale et plus profonde, car elle ne rejette pas un modèle politique ou de développement actuel ou proposé, mais le système politique dans son ensemble. Et tant que cette tendance reste inexorable, il est légitime de redouter que cette jeunesse ne se détourne bel et bien du schéma démocratique.
Aboussaoud Hmidi








